Expressions en jeu

De nos jours, Arthur Patin, un jeune vidéaste, cherche à capter les émotions de différents acteurs. Il les soumet à des phrases suggérant des réactions de tristesse, de joie, de colère de peur, de dégoût, de surprise. Toutes leurs expressions sont filmées face caméra. Il étudie dans un second temps ses prises de vue en les retravaillant (ralenti, montage simultané de deux images, etc.) afin de mettre en valeur la façon dont ces individus mobilisent les muscles de leur visage pour exprimer ces émotions.
Ce documentaire-fiction s’intéresse au protocole imaginé par Duchenne de Boulogne, médecin et photographe du milieu du XIXe siècle. Ce dernier avait recours à la stimulation électrique pour étudier le lien entre les expressions, les sentiments et les muscles de la face. Il appliquait pour cela des réophores (électrodes) reliés à un appareil à induction sur des zones ciblées du visage de ses patients afin de contracter les muscles choisis. Les expressions ainsi composées étaient captées par la photographie.
Arthur Patin, le personnage mis en scène dans ce film, partage et commente ses propres expériences. Il permet au spectateur de découvrir et d’étudier d’une façon nouvelle et narrative différentes dimensions des recherches de Duchenne de Boulogne : la métamorphose d’un visage, le passage d’un état neutre à un état expressif ou encore l’aspect très mécanique de l’électrisation. Et ce tout en parlant de son travail, dont il semble assez fier !

© Coline Aubert

Guillaume-Benjamin-Armand Duchenne naît à Boulogne-sur-mer en 1806. Il soutient à Paris sa thèse de médecine, le 30 avril 1831. Duchenne revient ensuite à Boulogne exercer la médecine. Quelques essais d’électropuncture sur un malade paralysé de la face semblent avoir décidé de sa passion pour les usages médicaux de l’électricité. En 1842, il s’installe à Paris et prend alors soin d’accoler « de Boulogne » à son nom, entre parenthèses. Celles-ci sont ultérieurement supprimées.
Il se met à fréquenter de nombreux hôpitaux : la Pitié, Lariboisière, la Salpêtrière, la Charité. Il se lie à de grands médecins : Aran, Charcot, Lassègue, Trousseau, Vulpian. Duchenne commence alors une carrière de chercheur. La recherche et la pratique médicale sont profondément liées au sein de ses travaux aux développements des dispositifs techniques : en premier lieu l’électricité, mais aussi la photographie, la microscopie, les techniques de l’édition.
Il définit plus spécialement la paralysie pseudo-hypertrophique qui est connue sous le nom de maladie de Duchenne de Boulogne. Reconnu et honoré par ses pairs, il reçoit de nombreux prix, la Légion d’Honneur et est membre de la Société de Médecine de Paris.
Il publie ensuite divers travaux : « De l’électrisation localisée et de son application à la physiologie, à la pathologie et à la thérapeutique », en 1855, « Mécanisme de la physiologie humaine ou analyse électro-physiologique de l’expression des patients applicable à la pratique des arts plastiques », en 1862 et « La physiologie des mouvements démontrée à l’aide de l’expérimentation électrique et de l’observation clinique et applicable à l’étude des paralysies et des déformations » en 1867.
Vers 1871, Duchenne entretient une correspondance avec Darwin. Ce dernier fait longuement référence aux travaux du français, et, dans son propre livre consacré au langage mimique des émotions, « The expression of emotions in man and animals », il reproduit plusieurs photographies empruntées au « Mécanisme ».
Le 15 mars 1875, conforté par l’intérêt que porte à ses travaux Mathias Duval, professeur à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts et médecin lui-même, Duchenne lègue à l’École, outre son album personnel de photographies des expressions du visage, une magnifique série correspondante d’une cinquantaine de grandes photographies ovales. Le passage d’un courant électrique de faible intensité permet la contraction des muscles du visage les uns après les autres. Ses visages photographiés sont utiles tant pour les peintres et sculpteurs que pour les anatomistes, médecins et savants intéressés par cette cartographie musculaire.
Quand Duchenne est frappé par une crise d’apoplexie, Charcot l’assiste jusqu’à sa mort, qui survient le 17 septembre. Le 21 septembre 1875, il est enterré à Boulogne-sur-Mer.
En 1999, ses travaux photographiques font l’objet d’une exposition à l’École des Beaux-Arts de Paris accompagnée d’un catalogue illustré.
Paul Ekman, né le 15 février 1934, est un psychologue américain. Il est l’un des pionniers dans l’étude des émotions dans leurs relations aux expressions faciales.
Ekman commence ses recherches à la fin des années 1950, en se concentrant sur les mouvements de la main et le geste. Ce n’est qu’en 1965 qu’il s’intéresse à l’expression du visage et à l’émotion après avoir reçu une subvention de l’ARPA (Advanced Research Projects Agency) du ministère de la Défense américaine, pour examiner les études interculturelles sur le comportement non verbal.
En 1967 et 1968, Ekman se rend en Papouasie-Nouvelle-Guinée pour étudier le comportement non verbal d’une population à la culture isolée, située dans les Highlands du Sud-Est.
Dans L’expression des émotions chez l’homme et les animaux, publié en 1872, Charles Darwin théorise le fait que les émotions sont des traits évolués universels pour l’espèce humaine. Cependant, la croyance répandue dans les années 1950, en particulier chez les anthropologues, est que les expressions faciales et leurs significations sont déterminées par des processus d’apprentissage comportemental. L’anthropologue Margaret Mead, qui étudie sur le terrain dans différents pays, examine comment les cultures communiquent en utilisant le comportement non verbal.
Ekman parvient à une conclusion similaire à celle de Darwin en affirmant que les expressions du visage ne sont pas déterminées par la culture, mais qu’elles sont universelles, présentes de la même façon dans n’importe quelle culture, et qu’elles sont biologiquement déterminées. Paul Ekman conçoit une liste des émotions de base à partir de recherches transculturelles sur une tribu de Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Sa première liste des émotions de base de 1972 contient les émotions suivantes : tristesse, joie, colère peur, dégoût, surprise.
Dans les années 1990, Ekman propose une liste étendue d’émotions fondamentales, y compris une gamme d’émotions positives et négatives qui ne sont pas toutes codées dans les muscles faciaux : amusement, satisfaction, gêne, excitation, culpabilité, fierté dans la réussite, soulagement, plaisir sensoriel, honte, mépris.
Né en 1943, Klaus Scherer est professeur de psychologie à l’université de Genève, depuis 1985 et directeur du Laboratoire d’évaluation psychologique. Il dirige un groupe de recherche spécialisé dans l’étude de l’« émotionnalité », du stress, de la personnalité et de la communication.
Ses recherches expérimentales portent, notamment, sur l’évaluation cognitive des situations déclenchant des émotions et l’expression faciale et vocale. Il s’intéresse également à l’application des découvertes scientifiques aux domaines de l’économie et de l’administration publique. Il dirige des recherches appliquées sur le terrain, notamment sur le climat émotionnel dans les entreprises et sur la communication informatisée, dont le courrier électronique et les téléconférences.
D’après les théories de l’évaluation cognitive, l’émotion est le fruit des évaluations cognitives que l’individu effectue au sujet de l’événement, qu’il soit externe ou interne, ou de la situation, qui engendre l’émotion. Ces théories se distinguent des théories des émotions de base en ce qu’elles supposent des mécanismes de genèse communs à toutes les émotions. Cette approche suppose que, pour comprendre les émotions, il est tout d’abord nécessaire de comprendre les évaluations que l’individu fait au sujet des événements de son environnement.
Le modèle des composantes proposé par Klaus Scherer fournit une définition précise de la nature des émotions. En effet, il définit une émotion comme une séquence de changements d’état intervenant dans cinq systèmes organiques de manière interdépendante et synchronisée en réponse à l’évaluation d’un stimulus externe, ou interne, par rapport à un intérêt central pour l’individu. Il propose de définir l’émotion comme une séquence de changements d’état intervenant dans cinq systèmes organiques : cognitif (activité du système nerveux central), psychophysiologique (réponses périphériques), motivationnel (tendance à répondre à l’événement), moteur (mouvement, expression faciale, vocalisation), sentiment subjectif.
© École nationale supérieure des beaux-arts

Ce film a été réalisé avec l’aimable autorisation de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris.
Nous tenons à remercier le directeur des beaux-Arts, Jean-Marc Bustamante, ainsi que Monique Antilogus, responsable du service photographique, Anne-Marie Garcia, conservatrice responsable des collections et Isabelle Reye, service de la communication pour nous avoir ouvert l’accès au fonds de collection de Duchenne de Boulogne.
Nous remercions également Stéphanie Dupouy, maîtresse de conférences en Philosophie à l’Université de Strasbourg, pour nous avoir aidés à documenter l’œuvre de Duchenne de Boulogne.