La fabrique phrénologique

« La fabrique phrénologique » est une animation ayant pour sujet une pseudo science du XIXe siècle : la phrénologie. Cette dernière tendait à associer des zones précises du cerveau à des traits de caractère particuliers qui permettaient de définir la personnalité d’un individu et de le catégoriser pour les profils les plus remarquables : comme « génie », « idiot » ou « criminel ».
Ces zones du cerveau plus ou moins performantes, plus ou moins actives et stimulées, se mesuraient, pensaient les phrénologues, à la surface du crâne par des bosses ou des creux, de façon prétendument objective et scientifique.
Cette animation au ton décalé illustre l’idée inhérente à la phrénologie selon laquelle la personnalité d’un sujet est définie dès sa naissance, elle est de l’ordre de l’inné. Nous avons ainsi mis en scène une entité : « Mère Nature », qui dirige une usine de fabrication d’êtres vivants. Le scénario se déroule dans le service de phrénologie où de petites mains façonnent le cerveau de chaque nouvel être humain selon les consignes de leur Supérieure. Ces employées sont bavardes et dissipées, fatiguées de ce travail répétitif et fastidieux. Il leur arrive d’être distraites et de se tromper, et ainsi de conférer aux sujets qu’elles modèlent et préparent à la vie des caractéristiques qui les mèneront à dévier du droit chemin.

© Muséum national d’histoire naturelle / Musée de l’Homme

La phrénologie est née du théoricien et neurologue autrichien Franz Joseph Gall (1757-1828) et s’intéresse à la localisation différenciée des fonctions cérébrales dans le cerveau. Selon cette théorie, le développement du cerveau influerait sur la forme du crâne : à chaque capacité particulièrement développée (gaieté, causalité, bienveillance, etc.) correspondrait une zone d’activité du cortex qui, par une sorte de poussée intérieure, inscrirait sa trace sur la voûte crânienne sous forme de protubérance.
Gall s’attache à valider scientifiquement son hypothèse, en constituant notamment une collection de centaines de bustes en plâtre moulés directement sur des sujets particuliers : microcéphales, « idiots », etc. Avec ses élèves, il propose des séries statistiques pour corréler les traits de caractère à la forme de la voûte crânienne, fondant une discipline baptisée « crânioscopie ».
Élève de Gall, le phrénologue mouleur Pierre-Marie Alexandre Dumoutier, conçoit en 1836 le musée de la Société phrénologique de Paris, dont la collection de moulages est ensuite intégrée dans le Muséum National d’Histoire Naturelle. Paul Broca (1824-1880) reprend à son compte la théorie des localisations fonctionnelles, notamment en étudiant l’aphasie éponyme dans des contextes traumatiques.
Les théories de Gall sont rapidement abandonnées, mais les techniques de mesure du corps humain, l’anthropométrie, pratiquée de longue date par les artistes à la recherche des belles proportions, se développent dans un but d’identification, notamment dans le cadre carcéral et judiciaire. Les recherches phrénologiques de Gall ouvrent malgré tout la voie aux travaux portant sur les liens entre les aires du cerveau et les facultés mentales, en particulier à Paul Broca qui détermine la localisation cérébrale du langage articulé.
La phrénologie a eu de considérables répercussions sur l’art et la littérature du XIXe siècle, que l’on pense au sculpteur David d’Angers, au caricaturiste Honoré Daumier ou aux descriptions de certains personnages de Balzac chez lesquels l’on retrouve des traits de caractère associés à leurs traits phrénologiques.
F. Lenthe d’après J. Grassi, Franz Joseph Gall, Manière noire, Austria, 1810
Franz Joseph Gall, né le 9 mars 1758 à Tiefenbronn, est un médecin allemand, considéré comme le père fondateur de la phrénologie. Destiné au sacerdoce, il choisit plutôt d’étudier la médecine à l’Université de Strasbourg. Il poursuit ensuite ses études à Vienne, en 1781, où il devient l’élève de Van Swieten. Nommé professeur, il concentre ses études sur le cerveau et plus particulièrement les relations entre la matière grise et la matière blanche qui composent le cerveau.
Gall invente ensuite une méthode de dissection du cerveau et développe une théorie localisationiste, selon laquelle les facultés mentales sont liées spécifiquement à certaines parties du cerveau. Il devient alors l’un des précurseurs des neurosciences cognitives.
Ce lien direct entre facultés mentales, anatomie cérébrale et morphologie du crâne pose les fondements d’une discipline qu’il nomme « crânioscopie » et que l’un de ses disciples, Johann Gaspar Spurzheim rebaptisa « phrénologie » en 1810.
L’hypothèse de Gall est que les fonctions intellectuelles de l’homme, son caractère et ses instincts ont leur siège dans des régions précises du cerveau. Selon que vices ou vertus ont une plus ou moins grande part dans l’architecture cérébrale, la crânioscopie se fait fort, par la palpation des bosses ou des dépressions crâniennes, de déterminer le caractère du sujet. Il affirme ainsi que les déformations à la surface du crâne sont dues à la pression des organes du cerveau, liés à telle ou telle faculté mentale.
Rapidement, Gall parvient à étendre cette idée, au point de déterminer une trentaine d’organes de ce type : organe de l’amour physique, de l’amitié, de l’esprit métaphysique, etc. Néanmoins, l’Académie des sciences condamne ses travaux pour leur manque de scientificité.
Les recherches phrénologiques de Gall ouvrent malgré tout la voie aux travaux portant sur les liens entre les aires du cerveau et les facultés mentales, en particulier à Paul Broca qui déterminera la localisation cérébrale du langage articulé.
© Réserves du Muséum national d’histoire naturelle / Musée de l’Homme
Né à Paris en 1797, Pierre-Marie-Alexandre Dumoutier étudia la médecine, et exerça quelques temps en tant qu’aide d’anatomie, à la Faculté de Médecine, avant de devenir professeur libre d’anatomie. Vers 1820, il s’intéresse à la phrénologie, grâce aux cours donnés par Spurzheim, à Paris.
Quelques années plus tard, en 1831, il participe à la création de la Société phrénologique de Paris, dont il devient le préparateur attitré. Il transforme son logement en centre d’enseignement de la phrénologie et y accueille le siège social de la Société. En 1836, il y ouvre le Musée de la Société phrénologique de Paris, pour en exposer les collections, soit quelques 400 bustes moulés sur nature, et plusieurs centaines de crânes et moulage de cerveaux. Une année plus tard, la collection est déjà portée à 600 bustes.
Sa rencontre avec le navigateur Jules Dumont d’Urville orienta sa carrière. L’amiral et savant est passionné par l’étude de l’homme, depuis son premier voyage à travers le Pacifique en 1826-1829. Il se convertit rapidement aux thèses de Gall. Dumoutier propose sa participation à l’expédition vers l’Océanie et le pôle Sud, puis est engagé par l’amiral comme « préparateur d’anatomie et de phrénologie ».
A son retour, Dumont d’Urville lui fit obtenir une décoration en 1841. Dumoutier n’écrit, suite au voyage, qu’un seul conventionnel et très court article sur la phrénologie et l’ethnologie des Marquisiens. A la fermeture de son musée, la collection fut entreposée pendant plusieurs années, en caisses, dans le grenier du musée Dupuytren, puis rachetée en 1873, par le Muséum d’Histoire naturelle de Paris, et conservée actuellement au Musée de l’Homme.
Ses moulages d’individus, par leur réalisme, leur rareté et leur « exotisme », furent finalement aussi précieux à la raciologie et à l’anthropologie physique qui devait naître quelques années plus tard, qu’à la phrénologie classique.
© Claire Martha & Léonie Koelsch
1. Organe de l’amour physique, 2. Organe de la philogéniture, 3. Organe de l’habitation, 4. Organe de l’attachement, 5. Organe du courage, 6. Organe de la destruction, 7. Organe de la construction, 8. Organe de la convoitise, 9. Organe du penchant à cacher, 10. Organe de l’amour propre, 11. Organe de l’approbation, 12. Organe de la circonspection, 13. Organe de la bienveillance, 14. Organe de la vénération, 15. Organe de l’espérance, 16. Organe de l’idéalité, 17. Organe de la justice, 18. Organe de la fermeté, 19. Organe des individualités, 20. Organe des formes, 23. Organe des couleurs, 24. Organe des localités, 25. Organe de l’ordre, 26. Organe du temps, 27. Organe des nombres, 28. Organe des tons, 29. Organe des langues, 30. Organe de la comparaison, 31. Organe de la causalité, 32. Organe de l’esprit de saillie, 33. Organe de l’imitation
Étymologiquement, sont « innés » les caractères biologiques ou psychologiques que l’être vivant possède à la naissance et qui sont censés ressortir à sa nature, voire à son essence. Sont « acquis » les caractères postnatals dépendant de l’environnement, ainsi supposés non essentiels, voire accidentels.
Par définition, « inné » se rattacherait à des composantes physiques et psychologiques avec lesquelles nous naissons. De nombreuses études scientifiques menées par des généticiens, des médecins et des psychologues démontrent l’impact hautement probable du patrimoine génétique dans l’apparition de troubles physiques et/ou psychologiques.
Néanmoins, la composante génétique est à considérer comme une potentialité, susceptible de s’exprimer ou non en relation avec l’environnement. L’environnement renvoie tout d’abord à la culture, mais aussi à la famille. Les normes familiales, le temps, l’affection, la sécurité transmises à l’enfant ont un poids considérable dans le développement de sa personnalité. Enfin, l’environnement, c’est aussi l’expérience personnelle qui peut durablement influencer le comportement.
Les mots « inné » et « acquis » n’appartiennent pas au début spécifiquement à la biologie ; ils n’y entrent qu’assez tard au XIXe siècle, lors de l’invention de la notion d’hérédité. Vers 1870-1880, cette notion s’étant précisée, les mots « inné » et « acquis » sont définis en opposition l’un à l’autre dans le cadre qu’elle offre, et en oubliant le sens étymologique fondé sur la présence ou non des caractères au moment de la naissance.
Cette opposition entre les deux termes est largement artificielle. En effet, on peut dire que l’homme a la capacité innée d’acquérir, ce qui fait toute sa spécificité et sa richesse. C’est parce que les gènes humains permettent d’édifier un psychisme humain que l’homme est si sensible aux empreintes laissées par son milieu, en particulier à l’influence de la culture et de l’éducation. Il est certain que les gènes doivent pouvoir intervenir dans telle ou telle caractéristique du cerveau humain, modulant plus ou moins son type de réactivité à l’environnement. Cependant, le modelage par ce dernier jouera à l’évidence un rôle essentiel dans l’édification du psychisme.
© Science Museum London
Pierre-François Lacenaire (Lyon, 20 décembre 1803 – 9 janvier 1836) est un assassin et poète français. Après avoir terminé ses études avec d’excellents résultats, il rejoint l’armée française, puis déserte, en 1829, lors de l’expédition de Morée. Devenu un criminel, il entre et sort de prison, un espace qui est, comme il l’appelle, son « université criminelle ».
Sous les verrous, Lacenaire écrit un poème satirique, « Pétition d’un voleur à un roi, son voisin ». Il rédige encore un article intitulé « Les prisons et le régime pénitentiaire » pour un magazine, qui remporte un franc succès. Pour l’aider à commettre ses crimes, Lacenaire recrute deux hommes de main, Victor Avril, qu’il rencontre en prison, et Hippolyte François.
Dans les mois entre le début de son procès, pour un double meurtre, et son exécution, il écrit Mémoires, Révélations et Poésies. Durant son procès, il défend farouchement ses crimes comme une manifestation valable contre l’injustice sociale. Il transforme la procédure judiciaire en un événement théâtral et sa cellule de prison en un salon. Il fit une impression durable sur la société française et sur plusieurs écrivains comme Balzac et Dostoïevski.
Guillotiné à l’âge de 32 ans, Lacenaire passe rapidement à la postérité. Il inspire à Stendhal le personnage de Valbayre dans Lamiel. Balzac l’évoque dans La Muse du département. Théophile Gautier consacre un poème d’Émaux et Camées à la main coupée du poète assassin. Le poète Charles Baudelaire appelle Lacenaire « un des héros de la vie moderne ».
L’écrivain Fiodor Dostoïevski lit le procès de Lacenaire et s’en inspire pour écrire Crime et Châtiment, dans lequel le crime de Raskolnikov est très proche de Lacenaire. Les Mémoires de Lacenaire encouragent directement le quatrième chant des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont.
Le philosophe Michel Foucault considère que la notoriété de Lacenaire chez les Parisiens marque la naissance d’un nouveau genre de bandit adulé, le criminel romantique bourgeois.
© Réserves du Muséum national d’histoire naturelle / Musée de l’Homme
© Portrait de Charles Dautun, Bibliothèque nationale de France, 1815
Charles Dautun
En 1814, Jeanne-Marie Dautun est retrouvée morte, baignant dans son sang, chez elle, rue de la Grange Batelière. C’est son valet qui la découvre sans vie. Quelques mois plus tard, des mariniers découvrent dans la Seine une tête humaine enveloppée dans un torchon. Il s’agit de la tête d’Auguste Dautun, le neveu de la première victime. Le même jour, on trouve les restes de la seconde victime ailleurs dans Paris : cuisses, jambes, tronc… C’est le neveu et le frère des deux victimes, Charles, qui est reconnu coupable. Il avoue lui-même le double meurtre qui fait de lui l’un des grands meurtriers du XIXe siècle.
« Je suis innocent ! Est-ce donc là la mort d’un soldat ? »
Charles Dautun, lieutenant d’infanterie, assassin de son frère et de sa tante pour régler ses dettes de jeu, exécuté à Paris le 29 mars 1815.

Pierre Foulard
À la foule : « Pères et mères ! Voyez où conduit l’abandon de la famille ! Oui, je suis coupable, mais la faute en est à mes parents, qui m’ont livré à moi-même sans appui et sans éducation. »
Apercevant au premier rang un brigadier de sa compagnie : « Approche, mon vieux, si je ne puis faire mes adieux à tous les camarades, qu’ils les reçoivent en ta personne. »
Au bourreau : « Venez, que je vous embrasse aussi, pour montrer que je suis sans rancune et que je pardonne à tous le monde. »
Pierre Foulard, assassin de deux jeunes femmes, exécuté à Paris le 17 février 1819.

Louis Lecouffe et la veuve Lecouffe
« Louis Lecouffe et la veuve Lecouffe, sa mère, ont été traduits devant la cour d’Assises, accusés : Louis, d’avoir commis volontairement, avec préméditation, un homicide sur la personne de la veuve Jérôme, cet homicide suivi de la soustraction frauduleuse, à l’aide d’effraction, d’escalade, dans une maison habitée de plusieurs objets appartenant à la veuve Jérôme, et la veuve Lecouffe, de s’être rendue complice de cet assassinat, en provoquant, par menaces, abus d’autorité, en aidant son fils à le commettre, et encore de s’être rendue complice de la soustraction, soit en provoquant son fils par abus de pouvoir, soit en l’aidant, soit en recelant les objets provenant du vol.
Louis Lecouffe a été reconnu coupable sur toutes les circonstances énoncées, quant à sa mère, elle a été déclarée non coupable de complicité à l’assassinat, mais elle est coupable d’avoir, avec connaissance, aidé et assisté ledit Lecouffe dans les faits qui ont préparé, facilité et consommé ladite soustraction frauduleuse, d’avoir sciemment recelé les objets provenant de la soustraction frauduleuse, suivant l’homicide commis volontairement sur la personne. »
En conséquence, un arrêt de la cour royale de Paris du 14 décembre 1823, jugeant comme cour d’assises du département de la Seine, condamne à la peine de mort la veuve Lecouffe et son fils, déclarés coupables d’assassinat.


Ce film a été réalisé avec l’aimable autorisation du Muséum national d’histoire naturelle / Musée de l’Homme.
Nous tenons à remercier Aurélia Fleury, Médiatrice, pôle grand public, Chargée d’accessibilité, pour son accueil et sa disponibilité.