Le Beau et le Laid

Ce film invite à découvrir une œuvre de l’artiste strasbourgeois Gabriel-Christophe Guérin. Peu connu, ce peintre était pourtant une figure importante du paysage artistique de la Ville de Strasbourg au XIXème siècle et appartenait à une véritable dynastie d’artistes.
L’œuvre mise en scène dans ce documentaire permet de découvrir une facette peu connue de son travail : une planche d’étude dessinée présentant différentes caricatures. Nous avons choisi d’introduire le spectateur dans l’univers de cet artiste en animant et en donnant la parole aux personnages qu’il avait croqués sur cette page de carnet. Le traité que nous avons adopté, à savoir développer notre propos par le dessin, fait écho à l’importance que donnait Gabriel-Christophe Guérin à cette discipline, puisqu’il était également professeur de dessin. En outre, cette entrée par la petite porte de l’Histoire de l’Art nous permet d’aborder la question plus générale du High and Low Art dans un dialogue qui interroge sur les qualités comparées de la caricature et de la Grande Peinture.

Au sens large, la caricature est une imitation visant à tourner en dérision ou au moins à décrédibiliser. Dans son sens restreint, dérivé du latin « caricare », qui, au propre comme au figuré, signifie « charger », elle est une exagération des défauts physiques à des fins comiques ou satiriques.
En effet, la caricature passe souvent par la déformation grotesque, facétieuse ou parodique d’individus et de groupes humains, réels ou imaginaires. Mais le but que poursuit le caricaturiste est sans doute plus facilement atteint lorsque son dessin devient une charge personnalisée, stigmatisant les manies et les mœurs de personnages dont le corps présente alors les signes indélébiles.
Ainsi, en prétendant dévoiler la vraie nature de ses victimes, le caricaturiste ambitionne de jouer un rôle d’éclaireur et d’éveiller l’esprit de ceux auxquels il s’adresse.
Christophe Guérin (1758, Strasbourg – 1831) : graveur et dessinateur. Il apprend les rudiments du dessin à l’atelier de son père, le graveur de monnaies Jean Guérin, originaire de Bourgogne (Langres). Elève de Jolain et Müller. Il obtient à Paris en 1810 une médaille. Il est connu pour ses portraits gravés, ses dessins et ses études, notamment d’après les maîtres anciens. De retour à Strasbourg, il reprend la même carrière que son père mais il devient également conservateur en chef de la Galerie de peinture de la Ville de Strasbourg, un poste qu’il conserve jusqu’à sa mort. C’est lui aussi qui sollicite auprès de la municipalité la création d’une école gratuite de dessin, qui sera une des fiertés de la ville au XIXème siècle. Il donne aussi des leçons particulières.
Jean Urbain Guérin (1760, Strasbourg – 1836, Obernai) : peintre de miniatures et d’aquarelles. Formé auprès de son père et de Huin, peut-être aussi de Regnault. Ses succès lui valent d’aller à Paris où il se retrouve sous la protection de la reine Marie-Antoinette. Il travaille avec David et Isabey. Il devient Garde-national des Filles-Saint-Thomas et se trouve aux Tuileries le 20 juin 1792 où il fait barrage de son corps entre la reine et les insurgés. Il est proscrit pendant la Terreur et ne revient à Paris que sous le Consulat. Il réalise alors de nombreux portraits de généraux, dont celui de Kleber qui est son ami d’enfance. De 1800 à 1827, il expose un grand nombre de portraits.
Gabriel-Christophe Guérin (1790, Kehl – 1846, Hornbach) : peintre d’histoire et de portraits. D’abord formé auprès de son père Christophe. Il part pour Paris en 1810 où il devient élève de Regnault. En 1817, il obtient une médaille d’or à l’exposition du Louvre pour la Mort de Polynice et il en reçoit une autre à Douai en 1822. Il obtient le grand prix de l’Académie de peinture de Paris. Il réalise un Baptême de Jésus-Christ pour l’église Saint-François-d’Assise à Paris. De retour à Strasbourg, il succède à son père comme conservateur du musée de Strasbourg et comme professeur à l’école gratuite. Il tient aussi atelier par lequel passent des artistes qui eurent par la suite un certain succès (Gustave Brion, Jean-Jacques Henner, Théophile Schuller). Il décède accidentellement des suites d’une chute de voiture.
Jean-Baptiste Guérin (1798, Strasbourg – ?) : Frère de Gabriel-Christophe et également élève de Regnault. Il enseigne le dessin, la peinture à l’huile et la miniature. Il sera aussi conservateur du musée de Strasbourg.
Cours de dessin par Gabriel Guérin (1er cahier), Strasbourg, H. Müller, sd (vers 1830)
© Cabinet des estampes et des dessins de Strasbourg
Gabriel-Christophe Guérin semble avoir eu à cœur la question de l’enseignement : il a lui-même bénéficié de cours auprès de son père et à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, et a rejoint par la suite l’atelier de Regnault. On trouve, en effet, au Cabinet des Estampes de la ville de Strasbourg, un exemplaire imprimé d’un cahier d’exercice destiné à d’apprentis dessinateurs. Cet ouvrage, créé par l’artiste, devait être destiné à ses élèves de l’École gratuite de Dessin de Strasbourg ou peut-être même à ceux qui fréquentaient son atelier. Le cahier se présente de la façon suivante : des têtes, des positions, des corps nus sont dessinés sur chaque page en deux versions, l’une schématique et l’autre plus détaillée, bien que toujours au trait. A côté de ces versions se trouvent des quadrillages qui invitent les élèves à reproduire ces dessins.
Ainsi, les élèves peuvent apprendre les proportions du corps humain ou d’un visage, mais aussi certaines positions et attitudes, qui sont celles attendues dans la grande peinture d’Histoire. Le fait que l’accent soit mis sur le corps masculin nu et le dessin au trait reflète parfaitement les préoccupations de l’Ecole des Beaux-Arts, et du néo-classicisme. En effet, la prééminence du dessin est parfaitement visible dans le carnet de Guérin. De plus, les positions et les expressions sont sans nul doute destinées à des sujets religieux, historiques ou mythologiques sérieux, ceux qui sont les mieux à même d’élever l’esprit des spectateurs par des exemples de vertu. Ce qui rejoint les préoccupations d’un artiste comme Regnault ou comme son grand rival, David.
La tradition du carnet de modèle ne manque pas non plus de nous rappeler les têtes d’expressions et de caractères, montrées par Charles Le Brun, lors de ses conférences à l’Académie Royale de Peinture et de Sculpture. La portée didactique du dessin et du modèle se révèle d’ailleurs toujours d’actualité lorsqu’on considère les manuels de dessins contemporains, qui ne sont pas si éloignés de ce que Guérin pouvait proposer à ses propres élèves.

Godefroy Engelmann, Portrait de Christophe Guerin, Heitz J.H (Strasbourg), 1825, BNU Strasbourg

Ce film a été réalisé avec l’aimable autorisation du Cabinet des estampes et des dessins de Strasbourg.
Nous tenons à remercier son responsable, Florian Siffer, pour son accueil et sa disponibilité.