Mots de têtes


Pour construire un portrait-robot, l’enquêteur de la police technique s’entretient en privé avec la victime (ou le témoin) et procède avec elle par étapes successives au modelage informatisé des différentes parties du visage de l’agresseur.
Il m’est apparu évident qu’une observation attentive et une précision rigoureuse du vocabulaire de la description sont nécessaires pour reconstruire un visage au plus proche de la réalité. Comme lorsque Bruno Munari décrit avec le vocabulaire du Designer l’orange ou le petit pois* ou quand Léonard de Vinci géométrise le corps, je me suis interrogée sur la manière dont il était possible de décrire le plus objectivement possible l’apparence d’un visage. Je me suis ainsi employée à observer dans le détail puis à retranscrire de façon rigoureuse par des mots, une série de visages d’individus ayant eu affaire à la justice pour divers motifs criminels. La justesse des termes utilisés doit permettre au lecteur de s’en faire une représentation la plus fidèle possible. Pour tester l’efficacité de cet exercice, j’ai confié ces portraits littéraires à l’interprétation graphique de différents illustrateurs. Il m’intéressait d’observer au sein de cette expérience les similitudes et les différences de leurs portraits ainsi que leur degré de ressemblance avec « l’original ». Ce travail m’a permis de dresser une galerie de portraits et de montrer qu’une multitude d’interprétations sont possibles à partir d’un unique témoignage.

*Bruno Munari, Good design, Edizioni Corraini, Mantova, Italy, 1963

C’est à travers son visage que l’individu s’inscrit dans le monde, qu’il se donne à comprendre à l’autre. Le visage est la zone externe de la partie antérieure du crâne de l’être humain, appelée aussi face ou figure. Il se structure autour de zones osseuses, abritant plusieurs organes des sens : il comprend notamment la peau, le menton, la bouche, les lèvres, les dents, le nez, les joues, les yeux, les sourcils, le front, les cheveux et les oreilles.
Chaque visage est unique. Le visage est certainement la matrice la plus forte du sentiment d’identité, il sert à ce titre à l’identification des personnes : photographie d’identité, anthropométrie. C’est donc un vecteur essentiel pour les interactions sociales entre les hommes.
Le visage est essentiel à la communication non verbale, et notamment à l’expression des émotions grâce à sa très grande mobilité. Celle-ci est permise par les muscles faciaux, sous contrôle du nerf facial.
Mais qu’est-ce que l’identité ? Et surtout, à quoi peut-on reconnaître une personne ? D’emblée, la réponse serait son visage. Le visage d’un individu demeure immuable, sauf dans le cas de chirurgie esthétique excessive. En droit français, une carte de crédit ne garantit pas l’identité ; valent, au contraire, la carte d’identité, le permis de conduire ou le passeport. En effet, ils fournissent une reproduction du visage de ladite personne. De plus, en démocratie, chaque électeur vote à bulletin secret, qu’il décide et choisit sous le voile de l’isoloir, mais, au préalable, le président et ses assesseurs vérifient son identité, en comparant sa carte d’électeur et sa présence à visage découvert. Le visage seul témoigne ainsi de l’identité d’une personne.
La question des liens qu’entretiennent les représentations plastiques, picturales ou graphiques avec la réalité représentée fait l’objet de débats assez vifs, qui opposent les tenants d’une approche naturaliste à ceux qui privilégient une approche conventionnaliste.
Il s’agit en effet de savoir jusqu’à quel point l’illusionnisme d’une image, ou, si l’on préfère, les traits de ressemblance qu’elle entretient avec l’objet qu’elle désigne, répondent à des propriétés « naturelles » de cette image, qui correspondraient à des spécificités biologiques de la perception, ou au contraire, si ils reposent sur des conventions dont le mode de fonctionnement ne doit rien à la ressemblance.
– Déposition à la police après un vol, une agression, un crime…
– Entretien avec l’agent de la police technique scientifique pour mettre la victime en condition de se remémorer des souvenirs de l’agression.
– Constitution du portrait-robot.
– Notation du portrait-robot par la victime. Si le portrait-robot bénéficie d’une note supérieure à 5/10 il est accepté, sinon il n’est pas assez fiable pour être confié aux enquêteurs.
– Le portrait est donné aux enquêteurs et peut les aider à confirmer leurs soupçons et à confondre un suspect. Si tel n’est pas le cas, il est diffusé à tous les services de police de France, en interne, et non à la presse. C’est également à ce moment-là que les enquêteurs vont montrer à la victime des photos de différents suspects qu’ils auront trouvées dans « Le traitement d’antécédents judiciaires » (TAJ). Il s’agit d’un fichier d’antécédents commun à la police et à la gendarmerie nationale, en fonction de la description fournie lors de la déposition de la victime. Notons que l’on ne montre jamais ces photos avant d’avoir réalisé le portrait, car cela pourrait influé sur les souvenirs du témoin.

Nous tenons à remercier Jean-Paul Oliger, Chef de la division police technique – Direction régionale de la police judiciaire Grand-Est – Strasbourg et Isabelle Hannauer, Agent spécialisé de la police technique et scientifique, qui nous ont fait découvrir leurs métiers, ainsi que les enjeux et les protocoles requis pour la réalisation d’un portrait robot.