Reportages graphiques à la Papeterie Lana
Vue de filigrane
avril 2019
Réalisations

Ce qui m’a intrigué dans cet atelier, situé sous les combles de la papeterie Lana, c’est le lien intense qu’il semble entretenir avec l’histoire. Les rouleaux entreposés, plein de poussière, les vieilles poutres apparentes, le parquet qui craque… tout laisse à penser au temps. Le projet repose sur un dialogue échangé avec Pascal Blot, le maître filigraneur de la papeterie, l’un des rares encore en activité en France.
L’objet final se présente comme un travail autour de la transparence et donc de ce qui est visible ou non en fonction de la lumière. L’objet est une édition sous forme de pliage : la couverture est un pliage complexe qui laisse voir, au fur et à mesure qu’on l’ouvre, le récit du filigraneur de la papeterie, retranscrit. Le texte est présenté sous forme d’interview et occupe toute la page, il est imprimé en sérigraphie, en vernis brillant sur papier blanc et n’est donc lisible qu’avec une certaine lumière. Si l’on place l’objet face à une source lumineuse vive, on a réellement l’impression que le texte est en filigrane. Au dos du pliage, on découvre une image, également en vernis brillant, qui représente un entrelacs de machines, d’outils, etc. Une forme, inspirée d’un filigrane perçu dans l’atelier, ainsi que du vocabulaire spécifique au métier, peut se révéler dans le noir: il s’agit de tracés sérigraphiés à l’encre phosphorescente sur le verso.
Ce pliage présente donc deux faces qui questionnent la lumière et la révélation. Dans chaque édition se trouve également un portrait, comme une carte postale, différente à chaque fois. Le portrait est un portrait de Pascal Blot, un mélange de mes souvenirs et de la seule photo que je possède de lui. Ainsi, en dépliant au fur et à mesure l’édition, on découvre une petite carte qu’on peut manipuler et dissocier de l’objet plié. Le portrait de Pascal Blot est réalisé à la plume et à l’huile d’olive. Placé face à une source lumineuse, le portrait révèle différentes intensités de transparence en fonction de la couche d’huile déposée.
Le projet en définitive est une sorte d’hommage à Pascal Blot qui va prendre sa retraite cette année, après plus de 40 ans passés à travailler à Lana. Le texte et la forme de l’édition invitent à comprendre ce qu’est un filigrane et ce que papier et transparence peuvent évoquer comme effet. C’est une invitation à la manipulation sous la lumière.

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Interview de Pascal Blot

J’ai découvert ça, sur le tas… à Boussac, je suis sorti avec mon diplôme d’ingénieur textile. Vous étiez pas née, à l’époque. Boussac, c’est dans la région, dans les Vosges. Et Boussac, c’était une espèce de grand empire textile qui a fermé. Rien que dans les Vosges, au moins une vingtaine d’usines ont fermé. Donc j’ai cherché des boulots ailleurs. J’ai été contacté par la papeterie de Boussac, au départ c’était pour m’occuper de la maintenance, dessinateur industriel en fait. Il y a eu un problème avec le filigraneur qui était parti, donc on a essayé de voir si on arriverait à réussir à faire des plans. C’est là que j’ai démarré, j’ai essayé de comprendre comment on faisait.

L’apprentissage ?
C’est ce que je disais, le savoir, un peu tout le monde l’avait. Des gars de machines avaient deux trois connaissances, il y avait un petit vieux qui servait un peu de ménage, il faisait un peu de tout dans l’atelier, il avait quand même pas mal de connaissances l’air de rien. Et donc il a fallu piocher un peu partout puis regarder dans les dossiers comment on faisait une toile, et apprendre.

Quelqu’un pour reprendre la main ?
Oui c’est un petit jeune, Michaël. il n’est pas là aujourd’hui. Ça fait sept ans déjà que je le forme. Là c’est bon, il est au point. Et après, on apprend, sur le tas. Et moi ça m’a plu.

La transmission ?
Les maîtres filigraneurs, c’était comme les maîtres verriers. Un jour l’ancien qui faisait ça, on lui mettait un apprenti et il transmettait le savoir, on fait toujours comme ça. C’est ainsi, il n’y a absolument aucune école. Moi de toute façon quand je suis arrivé à Boussac par exemple, j’étais un peu comme vous, je ne savais pas ce que c’était une feuille de papier. La première fois que j’ai vu une feuille de papier, c’est là que j’ai découvert. Je pensais que ça tombait des arbres avant. Mais les connaissances, l’interprétation ça évolue aussi, maintenant il y a beaucoup d’informatique.
Avant, je faisais toutes les gravures à la main. Ce qu’on appelle les rehauts, les dessins par ordinateur qu’on transmet au client pour qu’il valide le motif. Le client nous envoie le motif, nous on le transforme pour pourvoir lui dire après, vous, dans le papier vous aurez ça, vous aurez ça parce qu’on peut le faire. Mais avant je faisais ça au pinceau. L’ordinateur il est arrivé en 98. Pour les poinçons c’était de la cire gravée sur une vitre transparente. L’éclairage derrière, par transparence avec les petits outils. La machine 3D, ça va faire un an qu’on l’a. La machine 3D c’est pour les galvas pour l’instant. Les poinçons on ne sait pas faire. Après, il y a des recherches et on avait fait des essais, on arrive à des sommes phénoménales, et peut être que des grands groupes le feront. On arriverait aujourd’hui, avec les supers imprimantes 3D, à faire un tissu en nylon. Donc on pourrait faire le motif complet directement à l’imprimante 3D. Là ça veut dire que le filigranage, l’artisan filigraneur, il n’existe plus. Il deviendrait pianiste… enfin sur l’ordinateur. Mais bon les imprimantes aujourd’hui, on serait presque à… un million d’euros. Donc c’est toujours le même problème. L’industriel qui veut investir dans ce domaine… bon déjà s’il y en a un qui veut se lancer dans le filigranage… qui dit voilà je mets 1 million d’euros dans un projet… le problème c’est qu’il faut avoir la connaissance, comment on les fait, qu’est-ce qu’il faut faire… donc c’est pas aussi évident… mais une papeterie comme nous, si elle voulait, par rapport aux technologies qu’on a .. investissez un million d’euro oui, ça sera plus simple pour former le remplaçant , il n’y a pas grand-chose à faire si tout va bien. Mais par rapport à la façon de faire, est-ce que ça vaut le coup ?

De la nostalgie ?
Je pars en retraite, au printemps. Moi ce que je regrette maintenant c’est de ne plus faire de gravure… enfin j’en fais encore chez moi, je grave des personnes. Je fais toujours des cires mais maintenant je trouve ça en résine. Chez moi toute la famille a son portrait gravé sur cire, tout le monde a sa cire gravée. C’est en résine. Je fais une cire, toujours, et après je coule une résine polyuréthane dessus, le rendu c’est comme de la cire gravée. Vous pouvez mettre sur une table éclairée, sur une fenêtre, n’importe où. Avec les LED aujourd’hui on peut éclairer ça facilement.
Parce qu’avec la cire vous mettez ça sur la fenêtre et si le soleil tape un peu fort, la cire disparaît très vite. Et donc j’ai une table basse chez moi avec des gravures de tous mes enfants, j’en ai cing. La table qui sert pour l’apéro, dessous il y a les gravures. C’est rigolo. C’est comme quelqu’un qui ferait du dessin, il continue à faire du dessin.

Que je suis ici ?
Avec Dosselle et ici, parce qu’avant c’était à Dosselle. Ça fait 20 ans que je suis ici. Et sinon, ça fait 41 ans.

 
Enseignants

Olivier Poncer
Olivier-Marc Nadel
étudiants

Anouck Constant