Marine Brutti, Jonathan Debrouwer (DNSEP/master Art, 2010) et Arthur Harel forment le collectif (LA)HORDE, créé en 2013. Le trio s’est prêté au jeu de l’interview, racontant son parcours, ses projets, les années à la HEAR et leur travail à la direction du CCN Ballet national de Marseille (BNM).

Pouvez-vous nous présenter (LA)HORDE ?
(LA)HORDE est un collectif qui réunit trois artistes : Marine Brutti, Jonathan Debrouwer et Arthur Harel. Depuis septembre 2019, nous sommes à la direction artistique du CCN Ballet national de Marseille (BNM), soit un groupe d’aujourd’hui vingt-deux danseur·euses qui viennent de plus de seize pays. La danse est au cœur de notre travail et autour d’elle, nous développons des pièces chorégraphiques, des films, des performances et des installations. Notre enjeu est de comprendre comment les corps se représentent aujourd’hui, à travers les réseaux sociaux, l’espace public, la scène. Pour nous le plateau est un lieu politique dans lequel on aime faire entrer des écritures chorégraphiques multiples, des personnages, des communautés. Ces communautés sont principalement des groupes en marge de la culture majoritaire, qui portent dans leurs corps des révoltes puissantes, qu’elles soient massives ou isolées, des raves aux danses traditionnelles en passant par le jumpstyle.

Dans un collectif il faut tout le temps nommer les choses, avoir un vocabulaire commun et c’est en travaillant avec ces communautés découvertes en ligne, comme les jumpers de notre spectacle To Da Bone, que nous avons développé le concept de « danses post internet » afin de différencier les danses virales et éphémères de celles qui participent à créer de véritables communautés en ligne. Internet offre la possibilité d’une sérendipité quasi infinie. En faisant exister la danse à travers différents médias, nous voulons faire varier les regards sur les révoltes que portent ces communautés avec qui nous travaillons toujours de manière hétérarchique, en allant à leur rencontre et en partageant avec elles nos outils.

Comment s’est passée la rencontre entre vous ? Avez-vous rapidement su que vous vouliez travailler ensemble ?
Notre rencontre s’est faite comme pour beaucoup de jeunes artistes qui commencent à travailler et qui n’ont pas beaucoup de moyens, en s’aidant sur les projets les un·es des autres. Nous avions entre 20 et 25 ans et nous venions des arts plastiques et de la chorégraphie. Très vite nous nous sommes rendu·es compte que nous co-écrivions les projets sur lesquels on s’aidait et on a ressenti le besoin de créer quelque chose qui soit plus grand que nous. En 2013, (LA)HORDE est née, comme une sorte de refuge où on pouvait créer des projets toustes les trois. Nous nous sommes mutuellement formé·es pour aujourd’hui partager de façon absolument égalitaire la réalisation des films et la direction chorégraphique des pièces pour le plateau, il n’y a pas de rôle établi entre nous.

D’où provient le nom de (LA)HORDE ?
Le nom du collectif peut être vu comme une référence à La Horde du Contrevent de l’écrivain de science-fiction Alain Damasio, mais de façon plus globale, il était essentiel pour nous que notre identité ne renvoie pas à une idée de nombre précis et que notre nom puisse témoigner de notre désir de donner une architecture mouvante à l’existence de notre groupe. La parenthèse est un clin d’œil entre nous, on a choisi de laisser le genre en suspens, pour que (LA)HORDE puisse être la surface de projection la plus plurielle et inclusive possible.

Comment avez-vous découvert la danse ? A-t-elle toujours fait partie de votre pratique ?
La danse n’a pas occupé la même place pour chacun·e de nous trois, mais le mouvement fait partie de notre ADN. Avec la danse on peut exprimer des choses très puissantes sans que l’œuvre n’ait à formuler des concepts ni de mots. Cela n’empêche pas que les discours – la philosophie, la littérature nous influencent – mais la danse comme l’image sont de puissants véhicules d’émotion et de d’interrogations qui rassemblent. Nous avons tous une expérience de la nuit et de la fête, les clubs, les grands rassemblements autour de la danse, les manifestations, tous ces lieux où nos corps peuvent faire l’expérience d’une forme radicale de liberté ont été des endroits très important et structurants pour nous.

Des danseurs au sein des plasticiens, était-ce quelque chose de facile ? Comment cette cohabitation se passait-elle à la HEAR ?
La HEAR offrait déjà lors de notre passage une vision très transversale des arts. C’était pour nous une école qui combinait les beaux arts et les arts décoratifs et en tant qu’étudiant·es nous avons pu explorer pas mal des sections de l’école. De la part du corps professoral, selon les options, il était bienvenu de venir avec nos pratiques et nos intérêts pour pouvoir les développer au sein de l’école. Il y avait de l’espace de l’écoute pour nos singularités. De plus Strasbourg, avec ses lieux comme le Maillon, le TNS, l’Opéra ou Pôle Sud offre aussi une grande ouverture sur l’art vivant ce qui nous a permis de découvrir beaucoup d’œuvres d’artistes que nous chérissons encore beaucoup aujourd’hui. 

Comment se sont passées vos années à la HEAR ?
Ici il est plus difficile de parler d’une voix commune ! À la HEAR les expériences de chacun.es leurs sont propres. Mais nous pouvons dire que nous avons eu en commun ces magnifiques rencontres avec Pierre Mercier, Jean-Christophe Lanquetin et Francisco Ruiz de Infante. Ils nous ont permis de libérer notre travail des formats traditionnels et d’ouvrir les champs des possibles de nos pratiques. Pour nous cette école à été une sorte d’anti-formatage – nous avons d’ailleurs passé notre diplôme de 5ème année depuis l’atelier « Art 3 / Hors Format » –  qui nous a permis d’approfondir différents aspects de nos pratiques ; ce qui se ressent toujours dans notre travail aujourd’hui.

Ce qui est important aussi, c’est la communauté d’étudiant·es et d’artistes qui traverse l’école. Nous collaborons toujours avec beaucoup d’entre elles·eux comme par exemple Alice Gavin, qui était en section graphisme et qui est aujourd’hui artiste associée du Ballet national de Marseille, Lily Sato qui était en section Art et qui a collaboré avec nous sur de nombreux projets, Valentin Bigel, qui était en didactique visuelle et qui a collaboré avec nous sous le duo Groupe CCC (fondé avec Alice Gavin), Xavier Lemoine qui était en section scénographie et avait travaillé sur la lumière de notre premier spectacle, Chloé Curci qui a fait des photos avec nous, ou encore Alexis Dandreis qui souffle aujourd’hui un néon qui sera sur la façade du ballet !

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un·e étudiant·e pour « l’après-école » ?
Au début, quand on veut faire exister une voix, des corps, des histoires ou un discours, il est très difficile de trouver des personnes à l’écoute. Donc notre premier conseil serait de se fédérer, pour ne pas avancer seul·es et s’accompagner dans la recherche de son identité artistique.

Le collectif ne se définit pas en amont, il s’impose comme une évidence au fil du travail. C’est également pour nous une manière de résister à une forme d’individualisme, à ce qu’implique de faire aujourd’hui le choix de l’art et à une injonction à la particularité, avec (LA)HORDE nous travaillons chacun·es pour toustes.

Ce travail commence selon nous, pendant les années d’études. Il n’y a pas réellement d’après école. À partir du moment où vous faites le choix de faire ces études, de vous développer dans cet écosystème, il ne faut plus se penser en tant qu’élève, mais enclencher une réflexion qui restera en mouvement toute votre vie. Et aujourd’hui, avec le recul, nous disons souvent aux étudiant·es qu’il faut envisager tout de suite l’école comme un lieu de création, comme un atelier qui permet déjà de faire œuvre. Il faut un maximum essayer de se réapproprier les exercices proposés pour construire petit à petit sa pensée, la questionner, essayer autre chose, et ne pas penser justement en terme d’exercice, de rendu, mais plus comme des propositions qui catalysent des élans créatifs et qui structurent des propositions. L’école c’est un lieu pour apprendre, mais aussi désapprendre, se perdre, se trouver et surtout trouver ses pairs. Il faut essayer de déconstruire cette vision individualiste de la création contemporaine. L’idée du créateur seul et tout puissant est un leurre. Toute œuvre est aujourd’hui créée avec un écosystème (du faire au montrer) et doit avant tout faire partie d’une grande conversation.

Vous avez pris la direction du Ballet national de Marseille en septembre 2019, quel « bilan » pouvez-vous dresser un an après ?
Dans le contexte de cette interview, on peut commencer par dire qu’on ne pensait pas arriver à la tête d’un ballet moins de dix ans après notre diplôme ! La force de ces études, c’est que vous vous engagez dans une voie où vous n’avez aucune idée de ce que l’avenir vous réserve. Toutes les voies créatives sont envisageables et vous pouvez développer des outils pour ne pas avoir à vous conformer au monde tel qu’il vous est présenté. Aujourd’hui encore nous ne parvenons pas à nous projeter à plus de 5 ans, encore moins en cette période incertaine. C’est une manière singulière d’aborder notre rapport au monde et notre place dans la société qui pourrait paraître anxiogène mais qui, au contraire, nous porte à déconstruire les modèles préconçus et apporte une forme d’alignement entre nos pratiques et nos discours.

Nous avons abordé Marseille de la même manière, sans idée préconçue, et en prenant le temps de découvrir une ville immense, faite de milliers d’identités différentes, et très riche culturellement. Aujourd’hui son ballet lui ressemble.

Le bilan de cette année particulière, c’est que les temps sont difficiles pour la création contemporaine, mais que nous sommes dans une position où nous pouvons être le porte-voix de notre génération et des générations plus jeunes. Être à la tête d’une institution c’est avant tout ce devoir et ces responsabilités : continuer l’empowerment et ouvrir nos structures à plus de pluralité, à plus de  diversité, et de transversalité. Nous avons voulu être cette brèche dans le système.

Nous combattons aussi aujourd’hui cette idée préconçue de la décroissance en art. La décroissance pour nous c’est : + de culture, + d’éducation et + de santé. On doit se battre pour faire exister des visions plus humanistes du monde et résister à une idée uniquement spéculative de l’art. Il existe d’autres moyens de faire, de faire exister, et nous pouvons et devons nous fédérer aujourd’hui dans ce sens.

Pouvez-vous nous parler de projets marquants pour le collectif ?
La question la plus difficile ! Impossible de choisir entre les projets ! Chacun d’eux fait partie de notre cheminement artistique, et pour qui saura regarder précisément, chaque « nouveau » projet s’inscrit dans la continuité du précédent. Notre pensée est mouvante et vivante, et chaque œuvre est un marqueur temporel et spatial dans notre pratique. Comme un repère qui nous permet de synthétiser notre pensée à un instant T dans un lieu L.

Nous avons une immense admiration pour nos interprètes et leur portons un respect et un amour sincères. Les danseur.euses sont le centre de nos projets, et c’est toute l’humanité de nos œuvres que nous écrivons avec et pour elle·eux.

Que ce soit notre rencontre avec les danseur.euses géorgien du Ballet Iveroni et de Kakha leur maître de Ballet qui a été danseur au Ballet national Sukhishvili de Géorgie, ou de Rone et des danseur·euses permanent·es du Ballet de Marseille jusqu’à nos premiers projets avec des communautés d’amateurs, tous ces projets ont été des étapes absolument décisives dans notre parcours et notre maturité artistique. 

D’un point de vue de tournant de carrière, To Da Bone, la pièce pour 11 interprètes qui est née de notre rencontre avec les jumpers nous a fait connaître plus largement. C’est avec ses interprètes que nous avons eu toutes nos « premières fois » : sur les plateaux qui nous faisaient rêver, dans les festivals qu’on aimait, dans les musées qu’on fréquentait ou appréciait. Elle occupera donc toujours une place particulière dans notre cœur.


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