Rencontre avec un duo de créateurs formé sur les bancs de l’école, diplômés tous deux en 2007, elle en communication graphique et lui en scénographie : Chloé Mazlo et Aurélien Maillé, de retour à Strasbourg pour l’avant-première de « Sous le ciel d’Alice ».

Elle, Chloé Mazlo est plasticienne, réalisatrice, cinéaste d’animation.
Elle a signé six courts métrages d’animation dont « Les petits cailloux » couronnés d’un César en 2015, avant son premier long métrage « Sous le ciel d’Alice » qui sort enfin en salles ce 30 juin 2021, un an pile après sa sélection par la semaine de la critique à Cannes. La fenêtre s’était furtivement ouverte en août 2020, avec la programmation au festival du film francophone d’Angoulême, puis le rideau sur l’écran est retombé. Une si longue attente… mais pas l’ombre d’une plainte chez Chloé Mazlo, une détermination rieuse à savourer ce qui se présente, et une confiance en ses distributeurs.

Lui, Aurélien Maillé, chef décorateur et scénographe signe la déco du film,
comme celle des précédents courts-métrages de Chloé. Une immersion dans le Liban francophile des années 50 à 70, qu’il a documentée en 2019 par des recherches iconographiques à l’INA, un voyage sur place dans des Airbn’b justement décorés dans ce jus-là, inchangés alors. Le tournage s’est calé fin 2019 : 4 semaines en studio dans l’appartement beyrouthin recréé d’après les croquis de la vraie Alice – piano blanc et portes à battants de bois vitré -, 2 semaines d’extérieurs à Chypre et en région parisienne.
Aurélien a coordonné une équipe de 40 décorateurs sur les 3 sites, tout en mettant toujours la main à la pâte, par goût du métier. Du court au long : « un cap est franchi, en France c’est un vrai changement de catégorie qui ouvre les perspectives. » Il en remercie Chloé.

Le titre sonne comme un conte, le film en a la cruauté et la poésie…
C’est l’histoire d’un amour sous le ciel du Liban assombri par la guerre civile, une histoire inspirée de la vie de sa grand’mère, arrivée à 20 ans de sa Suisse natale au pays du cèdre. Le film manie deux langues, l’arabe et le français, mais aussi l’animation et le jeu d’acteurs – une polyglottie qui fait l’originalité de son art. Chloé Mazlo a fait appel à l’italienne Alba Rohrwacher et au dramaturge Wajdi Mouawad pour les rôles principaux. Libano-québécois, l’homme de théâtre a exprimé en interview le trouble ressenti, dans les vêtements de son personnage, reflet de son propre père (costumes d’Alexia Crisp-Jones). Car il y a comme une fraternité sur ce tournage qui a réuni ceux qui enfants, ont entendu tomber les bombes.

Dans certains tableaux, on retrouve la fantaisie de style de celle qui se dit inspirée par les univers de Boris Vian ou Pierre Etaix, mais là où on pourrait croire à une stylisation – les improbables miliciens aux masques grotesques – elle montre une réalité : il existe bien des photos de ces hommes en armes portant boa ou chapeau de fête, même morts, à terre.

De même, par le métier d’astrophysicien qu’elle prête au personnage de Wajdi Mouawad, elle nous révèle un épisode de la vie des Libanais dans les années 60 : leur rêve d’étoiles, de conquête de l’espace, à travers la « Lebanese Rocket Society ».

Un film-hommage ?
Chloé Mazlo n’aime pas les mots pompeux, elle qui manie le second degré comme un art de vivre. Ce film personnel et politique, elle le voit plutôt comme un témoignage, une attention à ce qu’ont pu vivre ses aïeux et leurs compatriotes aux prises avec un conflit trop souvent simplifié en « guerre de religions ». Elle semble leur dire « Voyez, j’ai vu et compris votre souffrance. » Avec toujours une légèreté, comme le beau ciel étoilé. Elle ne l’a pas encore montré à sa grand’mère, elle en plaisante, évidemment.

La voie artistique et l’école d’art, hasard ou nécessité ?
— Réponse en choeur : Nécessité !
Elle, toute petite a baigné dans le « faire », au sein d’une famille de joailliers – elle a ostensiblement fui l’atelier bijou de la HEAR, laissant le flambeau à ses frères, mais leur père leur montrait des clips qu’il décortiquait.
Lui, bambin, se voyait fabriquer des décors pour Guignol au Jardin du Luxembourg et multipliait les maquettes en papier Canson.
— Hasard aussi en ce qui concerne le cinéma…
Aurélien est arrivé à la HEAR avec l’envie de créer des décors pour le théâtre, le TNS en ligne de mire, et une curiosité immense. Etudiant, il s’est régalé des collaborations avec l’Opéra du Rhin et le Maillon et de ses 5 ans de « touche-à-tout ». C’est son travail de diplôme – une adaptation de la scénographie des contes d’Hoffmann d’Offenbach qui lui a ouvert la porte d’un premier court métrage. De nombreux courts et clips plus tard – dont « La boxeuse amoureuse » d’Arthur H, il a aujourd’hui créé le collectif « Decal » – un atelier de décorateurs, des références, un précieux stock (mobilier, accessoires, feuilles de décor) parce que « c’est un crève-cœur de devoir tout démolir en fin de tournage ». Ses œuvres cultes ? Il est fan absolu du cinéma d’Alain Resnais et du Baron de Munchhausen.
Pour Chloé, c’est le cheminement de 5 ans à l’école alors « des arts décos » qui a abouti directement à deux réalisations d’animation.  Son projet de diplôme – version papier, un carnet de voyage « Paris-Beyrouth » est devenu son premier court-métrage « Deyrouth », et la version écran « Journal intime – mes histoires d’amour ratées », repéré par un producteur est devenu « L’Amour m’anime ». Ne pas être issue d’une école de cinéma, mais d’une école qui développe une multi-compétence a été un vrai atout.

A l’avant-première donnée au Star Saint-Exupéry la veille, on a perçu l’émotion chez le duo. « Nous étions devant un public avec plein de têtes connues, et après cette retraite forcée, c’était intense. » De bon augure, la salle était pleine (si ce n’est le nécessaire fauteuil vide entre les groupes, geste barrière oblige).
Ils prennent congés, leurs amis des années strasbourgeoises les attendent. Pour la suite, Chloé a déjà commencé à travailler à son second long métrage et Aurélien à un film de Lucie Borleteau.

Leur devise « Ouverture ! Ne jamais fermer aucune porte. Les projets arrivent souvent par là où on ne les attend pas… »

Souhaitons leur un beau succès, sous les cieux de France et d’ailleurs !

Site internet de Chloé Mazlo
Site internet d'Aurélien Maillé


Josy Coutret • Publié le 29 juin 2021