À Mayotte ou à Marseille, les étudiant.e.s de la section Scénographie repoussent les murs de la boîte noire pour inscrire leur pratique dans la ville, et dans la vie. Plus près de la HEAR, ceux de l’Atelier Métal profitent des partenariats tissés avec des entreprises locales pour se confronter à un site en réhabilitation : la fameuse Coop de Strasbourg. Parfois, faire l’école buissonnière a du bon.

« Un créateur est quelqu’un qui essaie de comprendre comment le monde fonctionne. À la Coop, le territoire, l’architecture et les matériaux sont porteurs d’une mémoire. L’un des enjeux, pour les étudiant.e.s qui y travaillent, est de créer pour rendre cette histoire visible. » Ces mots de Konrad Loder, responsable de l’Atelier Métal de la HEAR, pourraient être ceux des aménageurs de ce quartier de Strasbourg marqué par l’une des aventures collectives les plus audacieuses du siècle dernier.
Adossé aux rails de fret, regardant, de l’autre côté de la rue du Port du Rhin, vers la Capitainerie et le ballet multicolore des conteneurs, le secteur de « la demi-lune » a vu la naissance de la société coopérative d’Alsace : en 1902, un collectif d’ouvriers se rassemble pour acheter des produits et les revendre, au prix le plus juste, dans 500 supermarchés coopératifs, disséminés sur le territoire du Bas Rhin. En 1954, la coopérative construit le bâtiment de l’Union sociale, destiné au stockage des marchandises, puis la Cave à Vins, où se situaient des cuves et un poste d’embouteillage, en activité jusqu’en 2006. Les deux édifices sont au centre du projet visant à réhabiliter ces friches industrielles et portuaires en « poumon culturel ». « Plutôt que de faire un seul et unique équipement culturel, l’architecte-urbaniste-paysagiste Alexandre Chemetoff a préféré l’idée d’un vivier artistique, créant de nombreux espaces d’ateliers que chacun.e pourrait s’approprier et en offrant aussi la possibilité d’occupations transitoires pour faire vivre les espaces encore inhabités », explique Simon Boichot, chef de projets communication et médiation de l’aménageur, la SPL des Deux-Rives.

S’imprégner d’un quartier
C’est dans ce contexte qu’un partenariat s’est noué entre la HEAR et l’un des promoteurs immobiliers du quartier. La société SAS 3B souhaitait valoriser la dimension historique du site, notamment par le réemploi de matériaux existants.
En février dernier, Sibylle de la Giraudière et Jérémy Reynaud, deux étudiant.e.s de dernière année à l’Atelier Métal ont pu investir le bâtiment de la Sérigraphie pendant deux semaines. « Tout le premier étage a été mis à notre disposition et nous avions carte blanche. Nous avons joué avec les matériaux qu’il y avait sur place, et c’est un endroit vraiment riche à ce niveau-là », commence Jérémy. Sibylle nuance, sous le regard approbateur de son camarade : « On s’est laissé.e.s transporter par l’envie de faire plein de trucs, sans prendre en compte l’identité complexe du quartier. On s’en est mordu les doigts : on aurait pu raconter l’histoire des habitant·es du Port du Rhin, cette zone où habitent les familles des anciens ouvriers de la coopé. Il y a une scission énorme en termes d’ambiance, d’environnement, de classes sociales et d’histoire entre le futur et le vieux quartier. » Les pièces retenues par la société SAS 3B seront installées dans « Le jardin des saules » situé entre deux bâtiments destinés, eux, à des logements et bureaux. Konrad Loder se réjouit de cette opportunité pour ses élèves. « C’est l’occasion, pour nos étudiant·es d’être confronté·es à la réalité. Lorsque l’on crée dans des espaces semi-publics, on est obligés de se poser la question de la pérennité, de la sécurité… » D’autres projets d’art en espace public sont promus sur ce territoire. Quand la fresque d’art naïf, qui orne la façade de l’usine de torréfaction de café Sati depuis les années 1980, s’est délavée, le dirigeant Nicolas Schulé a eu l’idée de la recouvrir, chaque année, par l’oeuvre d’un.e jeune artiste. « On aurait pu choisir d’afficher une publicité. Mais nous avons préféré impliquer la HEAR. Il a d’abord fallu convaincre l’équipe pédagogique que ça n’était pas un projet d’exploitation de jeunes artistes à des fins lucratives, leur présenter les modalités du concours. » L’artiste lauréat.e empoche la somme de 4000 euros et réalise son œuvre de 140 mètres carrés, dont la production est prise en charge par le torréfacteur. Une quarantaine d’étudiant.e.s participent chaque année à ce concours, récemment élargi à des écoles d’art en Allemagne, en Suisse et en Belgique.
Dedans, dehors Sur l’emplacement occupé autrefois par les services techniques de la Coop, les hangars industriels, les garages et l’ancienne tonnellerie ont été réhabilités. Tout en bois et en tôle, quatre bâtiments ont ouvert leurs portes en 2019 et accueillent des dizaines d’activités : un fablab et un makerspace, l’association Accélérateur de particules qui organise des expositions d’art contemporain, les Éditions 2024 spécialisées dans la bande dessinée, des graphistes, des scénographes, des designers, un studio d’animation… Nous rencontrons Annie Sibert, 38 ans, ancienne élève de la HEAR, au Cric : son collectif a gagné l’appel à projet de la ville de Strasbourg pour l’occupation de cet espace de 830 m2. Après deux ans de travaux, le résultat est particulièrement accueillant : des ateliers en bois s’élèvent sur deux étages comme des cabanes, des plantes vertes tombent dans le vide, de longs miroirs sont suspendus au plafond. Un cheval noir trône en haut d’un atelier, et ici traîne un transpalette. C’est dans cette fourmilière où tout le monde se croise qu’Annie conçoit ses bijoux. Son atelier ressemble à un garage, tout en longueur, avec des petites boîtes remplies de pièces de métal et des machines-outils. « J’adore mon atelier, avance-t-elle. Paradoxalement, mon premier geste en tant que bijoutière a été d’en sortir : je suis allée marcher dans la ville de Strasbourg, et j’ai pris des photos de mes mains dans les orifices des bâtiments. Certains endroits m’intéressaient pour leur couleur, leur matière, et je pouvais y glisser mon doigt ou mon poignet. » Le plus important, c’est parfois de savoir sortir de son atelier.

Hacker la ville

« Pourquoi je suis venue à la scénographie ? Parce qu’elle est partout : dès que je m’installe à la terrasse d’un café et que j’observe autour de moi, c’est déjà du théâtre. » Pour Anaïs Leviel, qui se destinait à travailler dans les ONG, la scénographie urbaine s’est imposée durant un stage au sein de l’administration d’un grand théâtre berlinois. « J’avais une urgence d’adresser ma colère politique, et j’ai réalisé que l’institution ne me le permettait pas. Dans l’espace urbain, je peux avoir plus de liberté. » En février 2022, l’étudiante en 3e année à la HEAR participe à une résidence organisée à Marseille dans le cadre de Play>Urban, le programme d’expérimentation artistique dans l’espace public de la section Scénographie. Durant trois semaines de recherche collective, dans le quartier de la Belle de Mai, Anaïs rencontre des artistes, des associations et des acteur.ice.s locaux. Parmi elleux, les membres de la compagnie Rara Woulib, spécialisée dans le théâtre de rue : en plein confinement, ils organisaient des déambulations à plusieurs centaines de personnes, détournant avec malice l’interdiction de rassemblement statique. « Ce sont des expert.e.s du hacking urbain, dans le sens où iels exploitent les marges des systèmes de contrôle. C’est une forme de piraterie, permise par une connaissance très précise de la législation.» Si le thème de la résidence au long cours leur a été soufflé par la compagnie marseillaise, Jean-Christophe Lanquetin et François Duconseille, membres de l’équipe pédagogique, s’accordent à y voir le résumé parfait du travail engagé au sein de la section Scénographie depuis qu’ils l’ont fondée en 1993 : « La pensée européenne des villes a été façonnée par le capitalisme et un certain contrôle de l’espace. Le hacking, comme la scénographie, c’est l’art d’investir les failles par le contournement, le fait de s’immiscer et le déplacement. »
Quelques mois plus tôt, une autre résidence Play>Urban rassemblait une dizaine d’étudiant.e.s de la HEAR et des artistes à Petite-Terre, une île de Mayotte. Logé.e.s dans les locaux du Royaume des Fleurs, la seule association de danse de l’île, danseur.se.s, scénographes et metteur.se.s en scène se rencontrent au cours de longues déambulations quotidiennes. Alice Chapotat, étudiante en 5e année, raconte : « On visitait des lieux qui, à première vue, n’avaient pas grand intérêt. Mais qui prenaient du sens à la lumière des histoires que les danseurs mahorais partageaient avec nous. » Durant les workshops, Agathe Vilain, étudiante en 3e année, fait la connaissance d’Alhad Mariama, animateur d’ateliers de danse à La Vigie, un énorme bidonville installé à l’écart de la ville. « Les gens ne sortent pas de ce quartier pour éviter les contrôles, explique-t-elle. Inversement, c’est un lieu où tu ne rentres pas si personne ne t’y introduit. » Avec Alhad, Agathe organise un happening à ciel ouvert : en fin d’après-midi, à l’endroit où se croisent les groupes d’enfants, les guetteurs et les mamans au retour du marché, les deux complices tissent une immense toile d’araignée en fils de laine de toutes les couleurs. Une manière de symboliser le chaos de fils électriques avec lesquels les habitants doivent composer. Sortir de la boîte noire L’intérêt grandissant des étudiant. e.s de la HEAR pour la performance a redessiné, ces dernières années, les contours de la section. Depuis leur QG, les quatre promos de Scénographie n’hésitent pas à solliciter les membres des autres ateliers, pour monter un projet, améliorer une pratique. Nicolas Verguin, en 5e année, résume : « Dans l’institution théâtrale, les fonctions sont très compartimentées. Le ou la scénographe travaille avec un.e metteur.se en scène, chacun.e. est à une place bien définie. À la HEAR, nous sommes plutôt dans une démarche d’artistes-plasticien.ne.s, ce qui peut impliquer de la vidéo, de la musique, de la construction d’objets. » Alice Chapotat complète : « On a envie de penser les espaces, mais aussi d’être à l’intérieur de ces espaces, pour comprendre l’effet que ça va créer chez l’acteur.ice et chez les spectateur.ice.s. C’est possible de se poser ces questions parce que nous sommes dans une école d’art. » Si la scénographie de plateau est enseignée au même titre que la muséographie et l’étude de l’espace urbain, Jean-Christophe Lanquetin met un point d’honneur à distinguer la discipline et les salles de spectacle. « En France, on continue à penser la boîte scénique comme le sommet du théâtre. Mais ce n’est pas parce que les institutions se targuent d’être les uniques lieux du théâtre qu’il n’existe pas d’autres manières de faire ailleurs. »

Habiter les friches
Pour leur festival de présentation de diplôme, les étudiant.e.s de la promo sortante ont tenu à investir un lieu à l’extérieur de l’école. L’édition 2022 du PSSST ! Festival, intitulée « ça gronde », se tiendra dans les locaux de La Cave à Vins de la Coop. « L’enjeu, c’est d’habiter un lieu qui n’est pas prévu pour le théâtre… sans pour autant y proposer seulement un spectacle. » À l’intérieur de la salle hypostyle ou sur les marches du perron, un week-end entier accueillera les projets de performances, de déambulations et d’installations imaginés par les jeunes scénographes. Se priver des espaces mis à disposition par l’école signifie aussi devoir gérer la logistique qu’implique un pareil événement. « Forcément, l’organisation nous détourne des questionnements artistiques, constate Amélie Bulties. Mais ça fait partie de la préparation au monde professionnel ! » Parmi les nombreux projets menés hors des murs de la HEAR, c’est une scénographie organisée collectivement pour le théâtre du Maillon qui a provoqué le déclic : une fois leur diplôme en poche, la promo poursuivra sa route sous forme de collectif. « Commencer ensemble, avoue Anne Lamsfuss, ça fait moins peur, et ça permet d’organiser un roulement dans le partage des tâches. » Même si la majorité des membres n’est pas originaire d’Alsace, c’est à Strasbourg que « Ça gronde » se lancera après le diplôme.
« Au contraire de Paris, sursaturé de projets, ou de Marseille, où la ville finance peu la culture, Strasbourg offre une place aux jeunes artistes qui sortent d’école. »

 


• Un article de Agnès Dopff, Aïnhoa Jean-Calmettes & Jean-Roch de Logivière publié dans le supplément spécial HEAR de Mouvement N° 114, Mai 2022.
Supplément gratuit, disponible pendant tout le week-end des diplômes, du 24 au 26 juin 2022.
• Mis en ligne le 21 juin 2022