Ils se sont rencontrés sur les bancs de l’école et ne se sont plus quittés. Le collectif Scenopolis regroupe les douze élèves de l’option Scénographie de la HEAR qui ont décidé de se serrer les coudes pour présenter leurs sujets de diplôme sous forme d’un festival ambitieux. Récit d’une aventure exemplaire.

Steven Cohen et ses performances sur le fil du rasoir. Roméo Castellucci, metteur en scène iconoclaste. Les spectacles chorégraphiques de Gisèle Vienne, mêlant musique live, marionnettes manipulées et littérature. Les hommes-machines de Kraftwerk. Le plasticien / performer Tadeusz Kantor. David Lynch. Angelica Liddell. Miet Warlop. Tous les artistes qui nourrissent l’imaginaire et les créations de Scenopolis ont pour point commun d’être à la lisière des pratiques et des genres, ne se satisfaisant pas d’un unique médium pour s’exprimer. Ils poussent les murs de leurs disciplines respectives, redistribuent les cartes et brouillent les pistes. À l’image de ses modèles, la promo 2015 des dernières années en Scéno est parvenue à remuer le cocotier pédagogique en organisant une présentation de projets de diplôme hors de l’enceinte de l’école. Il a fallu se mobiliser un an avant l’échéance et se motiver pour abattre des montagnes : trouver un lieu adéquat – deux salles du Hall des Chars, appartenant à la Ville –, obtenir du matériel – prêté par Le Maillon –, convaincre les enseignants et la direction, trouver des financements et des moyens de communiquer sur un véritable festival dont l’idée est simple : plutôt que de présenter des maquettes dans à la HEAR, remonter ses manches enfin d’« expérimenter des scénographies à l’échelle 1, face à un public réel  », se rappelle Xulia Rey Ramos encore enthousiasmée, « galvanisée » par l’exercice près de trois ans après l’événement.

Durant tout un week-end, chaque élève montre un spectacle d’une vingtaine de minutes face au jury de l’école, puis deux autres fois devant les festivaliers, séduits par l’originalité et la diversité des formes proposées. Sont mis à contribution dans cette manifestation fédératrice, designers et musiciens de l’école, comédiens de la fac ou élèves d’autres ateliers plus techniques. Un exemple de show scénographié : le sténopé à taille humaine d’Andrea Baglione, sorte de « cinéma archaïque » où se projettent les images des musiciens et comédiens se mouvant en dehors du grand cube. Une camera obscura sens dessus dessous où se mêlent images réelles et figures projetées.

Osmose rare

Le rendez-vous est un succès et l’expérience est entrée dans la légende. Nous exagérons à peine. François Duconseille, co-directeur de l’option Scénographie à la HEAR (avec Jean-Christophe Lanquetin), évoque une osmose rare entre les étudiants de cette promo, « une conjonction idéale » et un alignement d’étoiles inespéré. Difficile, depuis l’initiative du groupe des douze, d’imaginer une présentation classique et non « performative » des projets : leur mise en perspective, à La Manufacture des tabacs ou au TJP, est dorénavant presque devenue une règle. Violette Graveline de Scenopolis souligne : « Nous sommes des scénographes issus d’une école d’art, pas de théâtre. Notre moteur est l’envie d’espace ! » Andrea acquiesce : « Le point de départ n’est pas le texte, ni même le corps, même si la place du spectateur et le mouvement sont essentiels dans notre démarche. » Pour eux, la scénographie est centrale et leur travail revient à enfiler la veste queue de pie du chef d’orchestre et manier sa baguette pour organiser un ensemble d’éléments et non se contenter de monter un simple « décor » (attention, mot gossier !).

Aventure artistique et humaine

Les douze sont restés amis et Scenopolis continue à fédérer ses membres, parfois par grappes de trois ou quatre. Citons le travail réalisé avec l’Ensemble Lirico Spinto, Cavalleria Rusticana, un opéra avec un plateau pensé comme un long podium, ou encore Via la Grèce, exposition d’un nouveau genre organisée avec des étudiants en archéologie de l’Université et en graphisme de la HEAR, au Palais universitaire. Les très nombreux participants à la première édition du Street Bouche au Port du Rhin se rappelleront leurs installations dans les différentes pièces de la Maison des Syndicats sur le site de la Coop.

Un documentaire a été tourné lors du festival Scenopolis, retraçant l’aventure artistique et humaine de la bande de scénographes qui sont également comédiens, poètes, compositeurs, danseurs, graphistes ou vidéastes. Réalisé par Adrien Louis et Timothée Bernelle et diffusé le 22 mars prochain à la HEAR, le film nous replonge au Hall Des Chars du 26 au 28 juin 2015. On y voit Ponyo, le chien mascotte du groupe, mais, surtout, nous assistons à des réunions parfois tendues où l’on évoque les flux de spectateurs dont il faut tenir compte, le déroulé des événements, des éléments narratifs à articuler. Interrogations et doutes, remises en question, coups de sang et de gueule rythment les préparatifs d’une manifestation qui restera gravée dans les mémoires.

Emmanuel Dosda

(mis en ligne le 09. 03. 2018)


www.scenopolis.eu
Diffusion du documentaire sur Scenopolis, jeudi 22 mars à 18h (salle 18) à la HEAR — 1 rue de l’Académie à Strasbourg
www.distributiondusensible.eu