Longtemps dénigrés par les institutions culturelles, les arts sonores ont pourtant une riche histoire qui s’étend de la musique concrète à l’installation, en passant par la poésie vocale, l’ambient, le bruitisme ou le design sonore. S’efforçant de valoriser leur spécificité dans le champ de l’art contemporain, la HEAR leur offre un écrin de choix avec pas moins de trois ateliers, réunis sous la bannière Espaces Sonores.

« John Cage n’a fait que manger dans la gamelle de Marcel Duchamp ! », s’esclaffe Joachim Montessuis, enseignant à la HEAR et poète-performeur-activiste. Cofondateur du label Erratum avec Yvan Etienne en 1993, il est l’un des pionniers de l’enseignement du son dans l’école. « J’ai débarqué en 1998 en proposant un cours d’histoire et de théorie du son dans l’art, car les étudiant.e.s qui faisaient du son à l’époque se faisaient recaler. On leur disait : allez faire une école de musique ! Ce discours aliénant a perduré jusqu’au début des années 2000. Il n’y avait pas beaucoup d’enseignant.e.s pour les défendre et c’est la raison pour laquelle j’ai voulu sensibiliser au fait que l’histoire de l’art est truffée d’artistes et de poètes – Erik Satie, Marcel Duchamp, Raoul Haussmann et bien d’autres – qui ont changé l’histoire de la musique et de l’art par le même biais, car les deux sont intrinsèquement liés. »
Pas si simple, dans le domaine sonore, de départager ce qui relève de la composition musicale ou des arts plastiques, tant les méthodes et les fins se recoupent en même temps qu’elles se distinguent. Il est vrai que cette cohabitation au sein d’un seul et même cursus artistique ne semblait pas d’emblée couler de source. Réputée pour sa transversalité et pionnière dans ce domaine, la HEAR a vu se succéder plusieurs tentatives de convergence des disciplines, et a même contribué à la publication de Tacet, revue de référence en matière de sound studies. Non sans mal, les conflits idéologiques
semblant longtemps insurmontables. « Le conservatoire et le milieu de l’art, c’est l’eau et l’huile », constate Joachim Montessuis. Et ce n’est pas Philippe Lepeut, autre pilier de l’enseignement du son dans l’école, qui le contredira : « On privilégie une approche strictement organique et intuitive du son. Avec les étudiant.e.s, on travaille la matière et non la technique », insiste-t-il. À la différence des compositeurs qui aiment avoir un contrôle absolu sur le résultat, les plasticiens s’attachent le plus souvent au processus et à l’instant présent de la manipulation sonore, sans nécessairement se soucier d’une quelconque finalité musicale. Entre les deux se dessine pourtant un véritable continent que poètes et artistes n’ont eu de cesse de défricher.

Dans le cambouis
Où commence le son, phénoménologiquement et physiquement parlant, et où commence la musique ? N’est-ce pas l’oreille elle-même qui définit ce qui est musical ? Ces interrogations, au coeur des avant-gardes des années 1960, re-mettent radicalement en cause la notion de musique, et le système de composition qui la sous-tendait jusqu’à la première moitié du XXe siècle en Occident. Chez Max Neuhaus, percussionniste et pionnier de l’installation sonore, tout comme chez John Cage, fervent adepte de la doctrine zen, puis avec Pierre Schaeffer et l’invention de la musique concrète, les sons du quotidien prennent une couleur musicale dès lors que l’on y prête l’oreille. Le fait même d’écouter ces « objets sonores » déplace la perception et leur confère des qualités esthétiques : timbre, harmonique, bourdon ou résonance émanent aussi bien du ronronnement d’un réfrigérateur que d’une bouche d’aération. Cette sensation d’enveloppement physique qui s’éprouve à travers le son – un dispositif qu’on qualifierait aujourd’hui d’immersif – parcourt l’histoire de la musique, et a donné lieu à maintes installations avant la lettre. À commencer par la célèbre Dream House de La Monte Young et Marian Zazeela, créée en 1962 : le concert, dans un espace baigné de lumière mauve et de musique minimaliste dont les tonalités se prolongent à l’infini, devient un lieu propice à la méditation. C’est dans la continuité de tels gestes historiques que s’inscrit l’atelier Sonic, inaugurée en 2012 sur le site de Mulhouse par les artistes Yvan Etienne et Bertrand Gauguet. L’enseignement s’articule non seulement autour de la construction spatiale et des déplacements de perception, mais aussi de la performance live. Un pied dans la théorie, l’autre dans la pratique, ce cours met en relief les pratiques sonores dans le champ des arts contemporains, en les encadrant par des séminaires et des workshops. Allez comprendre pourquoi la France – du moins, ses institutions culturelles – demeure aussi réfractaire à cette frange de l’art, pourtant reconnue dans le monde entier. D’où la nécessité d’élaborer une pédagogie spécifique, sur le plan théorique comme pratique, laissant tout loisir aux étudiant.e.s de mettre les mains dans le cambouis. Les modules proposés à la HEAR leur promettent une large marge de manoeuvre, qu’il s’agisse de tâter de la CAO – composition assistée par ordinateur –, ou du circuit bending – l’art de détourner des jouets électroniques de leur fonction initiale pour leur faire crachoter des sons distordus. Le studio tout équipé mis à disposition des étudiant.e.s permet d’explorer avec une extrême précision les domaines de l’infime en zoomant dans le spectre sonore. Se dévoile alors un inframonde de fréquences et de vibrations, de bourdons et de grésillements, de résonances et d’oscillations, de battements et de modulations.
Un univers de sonorités inouïes au seuil de la perception audible et tactile.

Sur le terrain
« L’intérêt du groupe de recherche Espaces Sonores réside dans la diversité des disciplines, des enseignant.e.s et des étudiant. e.s des trois sites », entérine Tom Mays, compositeur et professeur de création électroacoustique au département Musique de la HEAR. « Le son est inséparable de l’espace, tout comme l’espace est inséparable de la composition musicale et sonore. Qu’ils soient physiques, plastiques, sociaux, virtuels ou imaginés, ces espaces incarnent la musique, matérialisent, déplacent et transforment le son. Cela apporte les notions de perspective, distance et de profondeur… » Et l’espace, l’école n’en manque pas. Entre les innombrables ateliers, les studios sons ou vidéos et La Chaufferie, vaste espace d’exposition mitoyen, il y a de quoi faire vibrer les murs et tinter les tympans. Sans même parler de La Mine, bar associatif interne à l’école, dont la réouverture post-Covid a redonné vie au campus. Les étudiant.e.s chérissent le lieu et y concoctent régulièrement une programmation alternative de concerts, de performances ou de DJ sets enflammés. Un contrepoint nécessaire aux « professionnels de la profession », encouragé par des enseignant.e.s qui ont pour la plupart roulé leur bosse dans l’underground et sont aussi rétifs que leurs étudiant.e.s à toute forme de «récupération culturelle». L’expression bruisse d’ailleurs un peu partout dans les couloirs de l’école.


• Un article de Julien Bécourt publié dans le supplément spécial HEAR de Mouvement N° 114, Mai 2022.
Supplément gratuit, disponible pendant tout le week-end des diplômes, du 24 au 26 juin 2022.
• Mis en ligne le 21 juin 2022