Diplômé de l’atelier Communication graphique en 1995, Benjamin Cutivet –  Løzninger est aujourd’hui consultant Design Lead & Visual Thinking (DA) au sein de la cellule d’innovation DPPA de l’ONU, tout en maintenant une activité de graphisme en freelance, une production visuelle personnelle et une carrière de musicien commencée dans l’atelier d’animation de l’école. Création et engagement : échange avec un homme en cohérence, qui dégage comme un … soft power !

Coup d’œil dans le rétroviseur : le déclic premier ?

Benjamin a toujours pensé que le talent paternel non converti lui avait ouvert les portes (psychiques), à une génération d’écart… Son père qui dessinait très bien a eu la possibilité d’intégrer les Beaux-Arts à Lyon dans les années 60, mais trop fou pour ce fils de plombier, il n’a pas osé. Un milieu social où on ne s’autorise pas ce genre de choix. Idem pour la musique, sa famille en écoutait beaucoup – un bain sensible, « un environnement favorable » dit-il, sa façon pudique de dire merci.

« L’école, c’était d’abord plein de nouveau matériel – incroyable, et on participait tous aux projets des uns des autres ! »

Bac A3 en poche, il fait le choix de Limoges, à l’École nationale supérieure d’art, réputée bonne porte d’entrée pour les Arts Décos de Paris. Au terme des 2 années, c’est Strasbourg qu’il présente – école fortement recommandée par ses amis parisiens et qu’il intègre en 3e année par équivalence, option communication avec Philippe Delangle. « De très belles années, beaucoup de rencontres déterminantes – des amis pour la vie ! »
Années 90 : l’époque était aux débuts de l’informatique – une vraie révolution, les sérigraphes se mettaient au digital. Pas spécialement passionné par le graphisme en tant que tel mais par cette transition numérique, Benjamin fait de l’atelier vidéo – avec son banc de montage virtuel ! – sa seconde maison, aux côtés de son compère Carl Lionnet (aujourd’hui scénariste). Pour son diplôme, Benjamin y réalise le pilote d’une émission rock,  « Cactus »  avec interviews de réalisateurs – dont l’exclu de Peter Greenaway alors en visite à Strasbourg – et de musiciens de la scène indie rock française qu’il va rencontrer à Rennes et Nantes.

Première opportunité professionnelle

En 2005, un ami dijonnais ouvre une agence de booking et production : Super! à Paris, qui organise des tournées d’artistes étrangers. Benjamin va créer tout l’univers graphique – logo et déclinaisons (flyers, posters d’artistes…). L’occasion de marier les passions : le graphisme appliqué au champ de la musique, quoi de mieux pour l’étudiant qui a toujours fait partie de groupes à l’école ! Ce contrat lui met le pied à l’étrier et lance sa carrière de graphiste freelance, dans des domaines d’activité variés. À l’époque, le statut d’auto-entrepreneur n’existe pas, il opte pour artiste-auteur et collabore avec Anne Gautherot, sa compagne graphiste freelance rencontrée à l’école.
Côté musique, sa carrière démarre aussi pendant ses études : enregistrements sur cassettes à bandes – « il y avait un 4 pistes à l’école, incroyable à l’époque ! », premiers concerts… Il garde un excellent souvenir de l’atelier cinéma d’animation de M. Muller, sous les toits, dédié au mixage des bandes-son des films mais qu’il investit avec Carl pour enregistrer leurs maquettes. À la sortie : signés par Lithium, label de musique indé avant-garde – s’ensuivront naturellement les tournées, les grands festivals jusqu’en 2006/2007.

Les années américaines

Parti à New-York pour raison de cœur, il y travaille en association avec sa nouvelle compagne experte en stratégie marketing. Il fait ses armes au siège de Coca-Cola à Atlanta au service du speculative design. Mission ? imaginer la marque demain, remettre en question les méthodes de travail. Repenser pour régénérer. Il explore les scenarii via les jeux, sessions de brainstorming débridés. Au cœur du capitalisme US, il se forme aux techniques et méthodes outside the box. Il expérimente d’autres codes qui le libèrent d’un sentiment parfois français de l’impossible. Au-delà de toute caricature, précise- t’il, pas dupe du story-telling de l’American dream et attaché aux atouts fondamentaux de l’Hexagone. Il y élargit sa base de clients : université de Yale. Et … une rivière de contrats.

Crise de vie, rebond et flow…

Retour en France, pour raison du même ordre. L’idée est de trouver une activité qu’il aime et qui lui permette des AR France – US, papa de deux filles, chacune d’un côté de l’Atlantique, et son visa d’artiste a expiré. Il repère une offre de l’ONU, un peu énigmatique. Pour son entretien de recrutement en visio depuis sa chère Savoie, il est face à deux jeunes responsables de la cellule à New-York, véritables mind hunters  de l’ONU. Ils lui promettent une réponse sous 10 jours – elle arrive le soir-même, et 1 mois plus tard, il est à New-York, recruté sous le statut de consultant à plein temps, avec des conditions parfaites pour se loger dans la Grosse Pomme. Visa diplomatique G4 à la clef, qui lui permettra de voyager pendant la crise sanitaire.

Au sein de l’ONU, la cellule innovation fonctionne comme une start-up rattachée au Department of Political and Peacebuilding Affairs . 6 membres – avocats, juristes, historien politique… : les profils sont pointus. Leur mission : créer ou aider les projets favorisant la paix dans le monde, en développant des outils de pointe. Début 2022, Benjamin présentait par exemple aux responsables du Conseil de sécurité des films de réalité virtuelle sur la situation en Colombie : une  plongée dans la ville et ses enjeux, réalisée avec des réalisateurs colombiens sur place – un outil didactique high-tech pour présenter une situation et faire ressentir les enjeux humains en quelques minutes. Durant un an, la cellule a également développé l’outil web Sparrow, permettant aux officiers de la paix de générer automatiquement leurs rapports (jusqu’alors manuels) : recherche scroll des datas dans Twitter et création automatisée des rapports – le tout avec une interface design. Il y a aussi behind the numbers, un projet qui les fait plancher sur la visualisation de données pour la cause des femmes – Women Peace and Security .
Au-delà de la direction artistique (conception et réflexion), Benjamin assure le management global des projets (budget, …).  Il pilote des équipes-projets aux 4 coins du globe (1 graphiste française à Los Angeles, 1 web-développeur brésilien à Barcelone, 1 ingénieur du son à Kiev, 1 motion-designer en Savoie, des illustrateurs en Australie, France et Espagne…) recrutées pour les missions spécifiques.  Il y a très peu de CDI dans le secteur des ONG internationales, surtout pour les créatifs.

Benjamin parle de sa bonne étoile, mais aussi de provoquer sa chance

Musicien, graphiste freelance, vidéaste : il n’a renoncé à rien. Question d’équilibre… À cet égard, le statut de freelance permet la flexibilité, la possibilité de partir en tournée avec le groupe. Il reconnaît des baisses de régime, bien sûr et « pas toujours un grand confort financier » mais à chaque creux de vague, une opportunité qu’il a su saisir. Nul doute qu’il a fait preuve de plasticité continue, pour transformer ses expériences, construire ses projets, convaincre. Il marie aujourd’hui création et action au service d’une valeur universelle, sans cesse menacée : la paix. Si son activité freelance s’est forcément ralentie, deux contrats début 2021 pour un client à Washington lui ont donné la satisfaction d’amener des outils, méthodologies du privé vers le public ou le non-profit : d’œuvrer là aussi pour la bonne cause.

Benjamin a suivi ses inspirations, sans rien s’interdire – contrat tacite avec son père?  Il ne se décrit pas comme un aventurier mais avec un goût de l’aventure, un appétit de découvertes – des gens, des choses, de l’étranger…
On perçoit un homme en cohérence, travaillant activement aux équilibres… Il émane de lui comme un leadership naturel – pas de franglais outrancier, de jargon arty – techniciste ou de débit survolté –  non, comme un soft power  … dont le monde et la paix ont assurément besoin !

À noter : en 2022, dans le cadre d’un partenariat « Negotiation space » engagé dès 2020 entre la HEAR et l’ONU pour son 70e anniversaire, les étudiant·es de l’option Design de la HEAR à Mulhouse travaillent sur le thème de « l’espace de conciliation » – encadré·es par les enseignantes Nathalia Moutinho et Zoé Inch, et Benjamin Cutivet pour la cellule innovation DPPA.

Lire l'article concernant les travaux des étudiant·es


Josy Coutret • Mis en ligne le 30 mars 2022

 


En résumé :

— 1990 : Bac A3
— 1992 : DNAP à l’École nationale supérieure d’art de Limoges
— 1995 : DNSEP Communication graphique à la Haute école des arts du Rhin (alors École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg)

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