Diplômé de la HEAR en 1984 (alors École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg), le plastimusicien Michel Aubry a été convié par les Musées de la ville de Strasbourg et la HEAR à orchestrer une série de workshops avec des étudiant·es et proposer une ambitieuse exposition en deux volets : Der Grosse Spieler : ein Bild der Zeit, à La Chaufferie et à L’Aubette 1928.
Ne pas s’étonner d’y croiser Le Corbusier, Joseph Beuys ou Sophie Taeuber Arp qui hantent les lieux…

« Le jeu est un leitmotiv chez cet artiste » annonce Barbara Forest, conservatrice en charge de l’Aubette 1928, joyau architectural signé Hans Jean Arp, Sophie Taeuber-Arp et Theo Van Doesburg. Il lui semblait logique d’inviter Michel Aubry dans ce haut lieu public dédié au divertissement et à la fête. Petites lunettes rondes, couvre-chef, nœud papillon et veston étriqué, l’artiste nous apparaît costumé comme Le Corbusier qu’il “joue” pour les besoins d’un film-documentaire sur l’exposition.

Les potentielles coulisses du tournage se trouvent à La Chaufferie, transformée en backstage ou plus précisément en la loge de cirque des frères Fratellini qui était chère à Alexandre Rodtchenko, en très bonne place dans le panthéon d’Aubry animé par sa passion constructiviste.
Dans cette loge, on trouve des costumes et accessoires ainsi que des objets et images issus de son univers, servant parfois à ses “répliqûres”, remakes de ses films cultes comme Le Corbeau de Clouzot ou La Grande illusion de Renoir avec Erich von Stroheim dont nous découvrons la marionnette, minerve comprise.
À La Chaufferie, le décor est posé : tout le petit monde qui fascine le plasticien et habite ses œuvres nous y attend. Au cours de workshops, des étudiant·es de la HEAR sections Design, Design textile et Art de Mulhouse invité·es à interpréter les grands axes du travail de l’artiste ont réalisé, dès février, des objets (costumes ou mobilier) exposés.

Un rafraîchissant retour aux sources

D’autres ateliers ont été menés à Strasbourg, durant lesquels des élèves en Communication graphique ont planché sur les visuels de l’événement. Le troisième workshop concerne le tournage en cours du 3 au 7 mai, à L’Aubette, La Chaufferie, mais aussi au Cabinet des Estampes. Aubry espère également mener un travail avec l’Académie supérieure de musique… si les contraintes sanitaires le permettent.

Un rafraichissant retour aux sources pour l’ex-Arts déco qui se souvient de « l’émulsion » de ses années strasbourgeoises : « C’était bouillonnant à l’époque. Avec un certain nombre de futurs enseignants – Daniel Schlier, Stéphane Lallemand, Manfred Sternjakob… – nous avons cherché des lieux dans la ville, comme un garage près de la gare, pour y monter des expositions. À l’école, j’ai rencontré Sarkis et suis devenu son assistant durant trois ou quatre ans et l’ai même accompagné à la Kunsthalle de Berne où il exposa au milieu des années 80. C’était une belle période, avec la naissance des Frac… alors nous avons lancé le Fric, Fonds régional d’interventions créatives [rires]. »

Il se rappelle de cette parenthèse strasbourgeoise mémorable et d’une formidable et inexplicable « composition chimique », flamme qu’il souhaite ranimer et partager avec les élèves. L’apprenti perchman présent ce jour ne peut qu’acquiescer.

Faites vos jeux

« Partout, la musique sera présente, si ce n’est que de manière fictionnelle », explique le plasticien mettant au point des systèmes de conversion harmonieuse. C’est le cas dans la Salle des fêtes de l’Aubette métamorphosée en salle de jeux avec des tables (revisitées par Michel Aubry) de billard, d’échecs ou de roulette française aux allures de partitions musicales.
Il y a aussi la Table militaire (table de bridge) de Gerrit Rietveld revisitée par l’artiste et ayant inspiré les élèves de l’école qui en ont livré, en compagnie de Michel Aubry, des relectures exposées à La Chaufferie.

Son principe ? Le mobilier conçu par le designer néerlandais est « mis en musique » : certaines de ses parties structurelles ont été remplacées par des emblématiques roseaux de Sardaigne communément utilisés dans la fabrication traditionnelle d’instruments de musique sardes. « Chaque canne correspond à un son », selon l’artiste mélomane qui apprécie particulièrement ce type de lutherie où l’on « part à la recherche de cannes comme on va à la cueillette de champignons ». Une technique de facture légère qui lui sied bien et lui a notamment permis de réaliser son propre modèle, avec 200 cannes différentes, de la Tour Tatlin (Monument à la Troisième-Internationale, 1921). Une fois les croupiers à leur poste, le public pourra, lors de soirées, activer cet espace de jeu… et peut-être entendre la sonate des heureux gagnants.
Alors que Michel Aubry rêve de banquets et menus revisités dans la “Chapelle Sixtine de l’art moderne”, Barbara Forest se rappelle de La Nuit de L’Aubette, soirée cabaret organisée avec la HEAR, « belle manifestation en un lieu redevenu festif »… C’était en 2018, avant le Covid et les règles drastiques.

La Grande Illusion 

Le Foyer-bar rassemble du mobilier – dont l’iconique Chaise rouge et bleue – de Gerrit Rietveld, membre de De Stijl, redésigné et mis en musique par Michel Aubry à l’aide de ses cannes de Sardaigne (une petite plantation a d’ailleurs été faite, en catimini, dans le jardin de la HEAR). Équipés de anches (13 pour le fauteuil de 1919 revisité par l’artiste), ces meubles entrent en dialogue avec l’espace décoré par Sophie Taeuber-Arp et ses compositions géométriques d’aplats colorés.

Michel Aubry se réjouit de voir le fruit du travail de tant d’années réunit ici, les œuvres datant de 1998 à aujourd’hui. Le Ciné-dancing de l’Aubette sera réactivé grâce à la programmation de ses “répliqûres” (La Grande illusion, revue en fantaisie militaire, Les Disparus de Saint-Agil…) ou “dialogues fictifs”, notamment entre Dürer et Beuys, figures déjà évoquées à La Chaufferie. Ses films sont marqués par la présence de son acteur fétiche, le performer David Legrand, plus Erich von Stroheim que nature, mais endossant bien d’autres rôles. Il a les épaules pour…

Dans le film en train de se tourner à L’Aubette lors du workshop avec les étudiant·es de la HEAR ces premiers jours de mai, Aubry / Le Corbusier propose une visite guidée des lieux. Il rencontre les fantômes de Sophie Taeuber-Arp, Theo Van Doesburg ou même Joseph Beuys dans l’escalier. Il croise aussi Legrand / von Stroheim rejouant la « magnifique scène d’un film assez médiocre avec un très mauvais Michel Chevalier », Pièges de Robert Siodmak. Durant ce passage, l’acteur charismatique joue un couturier présentant ses collections à des chaises vides. Dans la version aubryesque, il s’agira d’une tunique en roseaux et fil de lin confectionnée par des étudiantes en Design textile. On entend déjà la petite musique de la robe prendre vie en cette utopie architecturale et totale qu’est L’Aubette.

Emmanuel Dosda • mis en ligne le 13 mai 2021

La Chaufferie, galerie de la HEAR
5 rue de la Manufacture des tabacs — Strasbourg
Exposition jusqu’au 23 mai 2021

L’Aubette 1928,
31 place Kléber  — Strasbourg
Exposition jusqu’au 4 décembre 2021

Commissariat d’exposition :
Barbara Forest
Montage de l’exposition :
Antoine Lejolivet, Alexandre Caretti et Pierre-Louis Peny

Site internet de l'artiste
Voir la page agenda de l'exposition à La Chaufferie
Site internet de L'Aubette 1928


La communication graphique de la double exposition « Der Grosse Spieler: ein Bild der Zeit » présentée à l’Aubette 1928 et à La Chaufferie, a été réalisée par 5 étudiantes de l’atelier Communication graphique – Année 4  : Nafiseh Moshashaeh, Maria Calzolari, Laura Kuramyssova, Anastasia Plekhanova, Justine Tu.

Les workshops ont été réalisés avec les étudiant·es :
Jérôme Angbakou (Design année 3), Fanny Ansel (Art année 5), Marguerite Cascaro (Design Textile année 3), Anne J. Delerue (Art année 5),Anaïs Desmazieres (Art année 3), Céline Esmiol (Design année 3), Jongwon Jeon (Design Textile année 3), Lee Jeongbin (Art – objet), Pons Leonard (Art – objet), Valentine Nitrosso (Design Textile année 3), Magalie Renard (Art année 3), Jiaojiao Shao (Design Textile année 5), Joséphine Vekemans (Design Textile année 3), Florence Wuillai (Design Textile année 5), Yu Xiong (Design Textile année 4).


Les films « Les disparus de St Agil » – une répliqûre » et « Ein Bild der Zeit. Un tableau de notre époque » ont été réalisés par Michel Aubry et David Legrand, assistés, dans le cadre du workshop de mai 2021 par les étudiants Fanny Ansel, Jeongbin Lee et Leonard Pons.
Tournage et montage : Jesus S Baptista
Remerciements à : Florian Siffer, responsable du Cabinet des estampes et des dessins de Strasbourg
Coordination : Barbara Forest et Antoine Lejolivet

Films mis en ligne le 31 mai 2021