Avec vitraux & tampons – l’histoire du pixel, Franck Leibovici convie les visiteurs de La Chaufferie à devenir jurés d’un complexe procès de la Cour pénale internationale. Et si l’art se mettait au service de la justice ?

Nous pénétrons à La Chaufferie comme l’on entre dans une église. Les vitraux installés par Franck Leibovici ne décrivent pas un chemin de croix… quoique. Ils montrent des témoins – aux visages pixelisés – du premier procès de la Cour pénale internationale de La Haye qui a la fonction extrêmement délicate de s’occuper des crimes contre l’humanité, des crimes de guerres et génocides.

L’artiste s’est penché sur son premier procès, de 2007 à 2014. Les faits se sont déroulés en République démocratique du Congo, en Ituri, à la frontière avec le Rwanda et l’Ouganda : le village de Bogoro a été victime d’une sanglante attaque de milices et l’affaire concerne deux chefs miliciens qui auraient commandité ce terrible massacre, Germain Katanga et Mathieu Ngudjolo. La Cour se trouve au Pays-Bas, très loin de la RDC, et les juges, qui ont un devoir d’impartialité, ne connaissent rien de l’histoire, « non pas par ignorance, mais par obligation », insiste le plasticien. « Cette Cour, relativement récente, rend le maximum de documents publics, pour des questions démocratiques, afin que tout le monde puisse y avoir accès. Le procès est diffusé en streaming et, pour protéger l’identité des témoins, les visages sont pixelisés et les voix brouillées. Il s’agit d’une technique qui semble extérieure au droit, mais qui permet à ce dernier d’avancer. Pour ses trois vitraux, Franck Leibovici est parti de captures d’écran de visages de témoins floutés : une victime et deux enfants-soldats, à la fois bourreaux et martyrs, car incorporés de force malgré leur très jeune âge.

Sorciers et guérisseurs

Le plasticien a exhumé les preuves et les a sélectionnées en compagnie du sociologue Julien Seroussi, assistant du juge durant le procès. Il a contribué à mettre en lumière des éléments ignorés par le procureur : le rôle primordial joué par les sorciers et autres guérisseurs, des papiers d’identité multiples brouillant les pistes, etc.

« Les juristes sont habitués à lire des textes, mais pas les images, largement sous-exploitées. Nous avons alors créé des dispositifs visuels afin qu’ils puissent voir les choses avec un regard d’historien, d’anthropologue, d’artiste ou de poète ! L’idée de cette expo est d’apporter des outils artistiques qui pourraient aider les jurés. Des dessins de témoins rehaussés de codes couleur et mots-clefs afin de pouvoir les ré-agencer et faire émerger une nouvelle narration. » L’exposition présente également une série de tampons des milices impliquées, réalisés en grand format à partir de documents officiels. Ils permettent eux aussi d’écrire une autre histoire du conflit.

Notation ou partition

Franck Leibovici, perçoit la Cour pénale comme « un laboratoire : elle est chargée de créer du droit international depuis peu. Mais aussi de régler des problèmes non juridiques, éthiques, politiques, moraux ou culturels. Ils ne sont pas neutres, car ils déterminent la façon dont les juges vont percevoir les affaires. J’essaye de comprendre comment fonctionne tout cet appareillage mis en forme, en faisant des focus, en prélevant des choses pour les rendre saillantes. Je ne les commente pas, j’en fais une re-description. Il m’arrive également de travailler à partir de musique ou de danse, mais dans tous les cas, je m’intéresse avant tout au système de notation ou de partition. »

Le long et soigneux labeur de Franck Leibovici et de son acolyte Julien Seroussi a donné lieu à une parution, sobrement intitulée Bogoro (éditée par Al Dente), synthèse de sept ans de procès avec des extraits choisis. Le duo affirme s’inscrire dans la tradition de la poésie objectiviste de Charles Reznikoff (1894-1976), créant des textes poétiques à partir de documents existants et autres archives. « C’est de la manipulation – à la manière du cut-up ou du collage – pas de l’invention. »

Emmanuel Dosda

(mis en ligne le 15. 10. 2018)


vitraux & tampons – l’histoire du pixel, une exposition de Franck Leibovici visible à La Chaufferie du vendredi 5 octobre au dimanche 11 novembre 2018